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Il y a 40 ans, le chemin couvert de la citadelle était rasé.

C’est au cours de l’année 1976 que des engins de travaux publics, commandités par la municipalité de l’époque, arasaient le sommet du glacis faisant disparaître l’un des composants majeurs de la défense de la citadelle : son chemin couvert.

En quelques jours, les bulldozers ont déplacé l’énorme quantité de terre que des milliers d’ouvriers avaient modelées "à la main" entre 1685 et 1689. Certes, ils n’avaient pas fait que cela, mais la destruction de près de 200 habitations et l’aménagement du glacis avec le chemin couvert couronnant sa crête avaient sans nul doute constitué une part importante de leurs travaux.

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Le chemin couvert au milieu du 20ème siècle.
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La même vue aujourd’hui.

A l’occasion de cet anniversaire, peu réjouissant pour les amateurs de fortifications, il nous a paru justifié de revenir sur cette composante indiscutable de la citadelle, largement méconnue, essentielle sur le plan militaire mais dont il ne subsiste plus rien ou presque aujourd’hui. Qu’est-ce qu’un chemin couvert ? Quel en était l’usage ? Comment était celui de Blaye ? Pourquoi a-t-on procédé à sa destruction ? Voilà autant de questions auxquelles nous allons nous efforcer de répondre.

Qu’est-ce qu’un chemin couvert ?

Précisons tout de suite que le terme "couvert" n’est pas à prendre dans le sens premier du mot ("à l’abri des intempéries"), mais dans le sens militaire : "espace qui bénéficie d’un ensemble de mesures, actives ou passives, prises pour s’opposer à une action de l’ennemi".

Concrètement, il s’agit d’une étroite bande de terrain située en dehors des fortifications, au sommet du glacis, qui suit exactement le tracé extérieur du fossé. Elle est protégée des tirs directs de l’ennemi par un talus ou parapet (lequel sert également d’appui pour tirer sur cet ennemi) et ses approches sont sous les feux d’armes positionnées au sommet des remparts (on parle alors "d’étagement des feux"). Enfin, cet espace comporte différents aménagements destinés, au mieux, à repousser et, au moins, à retarder toute attaque venant de l’extérieur.

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Schéma de principe de l’étagement des feux.

On notera que les remblais de terre élevés sur le glacis pour limiter les effets des tirs de canon se substituent aux remparts de maçonnerie. Contrairement aux constructions du moyen-âge, les murs (escarpe, tournée vers l’ennemi et la contrescarpe à l’opposé) ne servent qu’à empêcher l’érosion. Ne pouvant plus être atteintes directement par les boulets des canons, sauf dans leurs parties supérieures, les fortifications sont qualifiées de "semi-enterrées".
Contrairement aux apparences, les murailles ne sont pas construites pour protéger directement les occupants de la place, même si elles remplissent également ce rôle, mais pour supporter les emplacements de tirs qui permettent une utilisation rationnelle des armes à feux :

  • l’infanterie équipée de mousquets et de fusils, éventuellement renforcée d’artillerie de petit calibre transportable "à la main", prend position sur le chemin couvert pour effectuer des tirs rasants et être en mesure de s’opposer à toute attaque de vive force ;
  • l’artillerie depuis le haut des remparts, peut tirer sur le glacis et ses approches, en renfort des troupes du chemin couvert (on utilise alors l’expression "appuyer par ses feux").

Au fil du temps et malgré les différentes évolutions de la fortification bastionnée, le chemin couvert se transforme peu et conserve son architecture initiale qui se caractérise par :

  • un suivi au plus près du bord extérieur du fossé ou de la douve,
  • des traverses,
  • des espaces suffisamment grands pour contenir un volume significatif de fantassins appelés "places d’armes".

Les traverses sont des buttes de terre perpendiculaires à l’axe du chemin couvert. Elles sont érigées pour, d’une part, protéger les occupants des tirs d’enfilade et notamment des tirs à ricochets développés par Vauban ; d’autre part, permettre aux mêmes occupants d’être abrités pour tirer sur un ennemi parvenu à prendre position sur un tronçon du chemin couvert. Côté fossé, ces traverses sont maintenues par un muret de même hauteur. Côté glacis, un passage, sous forme de tranchée d’environ deux mètres de large, permet de les contourner sans avoir à les gravir et donc sans offrir une cible de choix au cours des combats. Il existe deux méthodes d’aménagement de ces passages, soit en "clameaux", soit en "crémaillère". A Blaye, les deux méthodes ont été employées.

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Types de traverses qui existaient à Blaye.

En 1, traverse à clameaux ; en 2, traverse à crémaillère.

Les places d’armes, quant à elles, permettent de rassembler à l’abri de l’ennemi, mais à l’extérieur des fortifications (qu’on nomme "les dehors") une à deux compagnies de garnison [1], soit 50 hommes à 100 hommes en armes, avant d’exécuter une mission. C’est donc une base de départ. A l’inverse, au cas où l’attaque ennemie tourne mal, elles peuvent être transformées en réduit défensif ou bien servir de lieu de regroupement avant un repli ou le lancement d’une contre-attaque. Les places d’armes sont situées le plus souvent aux rentrants des fortifications et on y accède depuis les fossés par des rampes ou des petits escaliers (à Blaye il n’y a que des petits escaliers). Pour y parvenir, les soldats empruntent des souterrains passant sous les remparts, puis parviennent au fossé par des ouvertures dérobées aux vues extérieures et seulement visibles de certains emplacements des remparts, les poternes. En cas de repli, ils suivent le cheminement inverse. On notera que cet itinéraire était également très utile pour faire rentrer discrètement quelqu’un dans la place (un espion par exemple), ou au contraire pour l’en faire sortir. Blaye comptait six poternes, une seule a disparue, celle du bastion du Côsne bouchée lors de la construction du champ de tir à la fin du 19ème siècle. Aujourd’hui il est possible de visiter certains de ces souterrains et d’emprunter les poternes correspondantes grâce à l’office de tourisme.

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Extrait du plan relief de la citadelle de Blaye : front de la porte Dauphine.

L’on distingue parfaitement les deux places d’armes, à l’angle rentrant du chemin couvert, de part et d’autre de la demi-lune ainsi que les escaliers permettant de les atteindre.

Dans sa forme la plus aboutie le chemin couvert comporte de multiples aménagements destinés à protéger le défenseur et à agresser (on disait alors "chagriner") l’attaquant. On commence par poser une palissade, parfois deux, le long de la façade intérieure du parapet, pour retenir la terre et compliquer un peu plus toute attaque de vive force. Ensuite, on se prépare à utiliser tout ce qui existe en matière d’artifices sachant que dans ce domaine, l’imagination est sans limite. A titre d’exemple on peut citer : des balles à feu [2] , des mortiers à grenades, des pierriers [3], des fougasses [4] , des fourneaux, des contre-mines, etc.

L’utilisation tactique du chemin couvert.

Connu et utilisé par l’armée romaine, puis oublié, la redécouverte du chemin couvert remonte à la fin du 16ème siècle, au commencement des guerres de Hollande contre Philippe II. C’est alors une voie à ciel ouvert, un corridor, d’environ 10 mètres de large, protégé par un talus assurant à un cavalier monté d’être à l’abri des vues (et donc des coups) de l’ennemi. Il est organisé de manière à permettre le rassemblement d’une troupe et son déploiement avant une sortie offensive action qui s’avérait à l’époque bien souvent efficace pour contrer une attaque. Cette vocation première allait cependant disparaître avec le procédé d’attaque méthodique mis au point et utilisé par Vauban (creusement des trois parallèles puis entame de la tranchée).

Le chemin couvert devient alors le lieu de défense le plus avancé des fortifications, celui où la bataille se déroule avec acharnement, où elle se perd, où elle se gagne. Objectif principal de l’attaque ou au contraire point principal de la défense, le chemin couvert est la portion de terrain où se déroule l’essentiel des combats aussi bien pour les attaquants que pour les défenseurs. En effet, dès qu’il tombe aux mains de l’ennemi, le sort de la place est scellé : elle ne peut résister bien longtemps car tôt ou tard celui-ci parviendra à faire s’effondrer le pan de rempart qu’il juge le plus favorable à une attaque en force. Cette destruction s’obtiendra soit par le biais d’une batterie de brèche, soit par l’usage de mines et la plupart du temps la place ne peut que se rendre avant pour éviter une mise à sac en règle.

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Destruction d’un pan de rempart par une mine (dessin de Vauban).

Ce type de destruction, imparable pour le défenseur, nécessitait néanmoins de s’être rendu maître du chemin couvert. Il était alors possible de faire creuser la galerie par des soldats spécialisés dans ce travail.

L’attaque méthodique d’une place forte telle que préconisée par Vauban était complétée par des tirs de mortiers à l’intérieur des fortifications (on disait alors "lancer des bombes"). Ces tirs, bien que spectaculaires car il s’agissait de trajectoires courbes avec des projectiles creux, remplis de poudre, qui explosaient avant, pendant ou après leur impact, n’avaient cependant d’autres buts que d’accompagner l’action principale qui se déroulait sur le glacis à l’approche du chemin couvert. Même si Vauban s’interdisait de s’en prendre directement à la population civile, il est évident qu’avec la précision de l’armement de l’époque les dommages collatéraux devaient être nombreux... En outre, la tentation devait être grande de "tirer dans le tas" pour démoraliser les défenseurs, exactement comme l’ont fait les Anglais lors du siège de 1814 à Blaye (cf. http://www.vieuxblaye.fr/spip.php?article67).

Le chemin couvert de la citadelle.

A la fin du 17ème siècle, c’est-à-dire juste après son profond remaniement sous l’égide de Vauban, la citadelle disposait d’un glacis conséquent qui masquait une grande partie de ses remparts.

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Le chemin couvert de la citadelle au tout début du 18ème siècle.

En "A", les 2 segments parallèles aux remparts des bastions du port à droite et du Côsne à gauche ; en "B", les 6 places d’armes rentrantes ; en "C", les 5 segments saillants et les 2 segments renforcés (flèches vertes) face aux portes.

Au sommet de ce glacis, le chemin couvert rejoignait les bords de la Gironde, au nord et au sud de la forteresse, entourant la totalité du fossé extérieur. Long d’environ 1,2 km, il comportait :

  • 2 segments parallèles aux remparts des bastions du port au sud et du Cônes au nord ;
  • 5 segments saillants situés devant les trois demi-lunes et les deux autres bastions ;
  • 2 segments renforcés en avant des deux portes ;
  • 6 places d’armes rentrantes (aucune saillante) ;
  • 14 traverses.

Initialement, son parapet intérieur était renforcé d’une palissade, comme le démontre le plan relief que l’on peut encore admirer aujourd’hui au musée éponyme situé aux Invalides à Paris.

Il évoluera peu au cours des deux siècles suivants et une étude des plans du tout début du 20 siècle permet de constater une seule différence par rapport au tracé initial : le rajout d’une traverse à l’angle du bastion Saint-Romain, côté ville.

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Vue aérienne de la citadelle en 1950.

L’on distingue très nettement la carrière du Cosne et les destructions opérées sur la demi-lune du même nom. Source : IGN-Géoportail.

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Vue aérienne de la citadelle en 1960.

Le comblement de la carrière a bien avancé... Source : IGN-Géoportail.

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Vue aérienne de la citadelle aujourd’hui.

Pourquoi le chemin couvert a-t-il été détruit ?

C’est au milieu des années 1970 que la municipalité, alors dirigée par le docteur GRASILIER, prend la décision d’araser le chemin couvert. Une somme de vingt mille francs est prévue au budget primitif de 1976 pour la réalisation des travaux.

Trois objectifs principaux ont vraisemblablement guidé le raisonnement des responsables de l’époque : d’une part, accroitre la visibilité des remparts de la citadelle ; d’autre part, disposer de terre pour finaliser l’ensemble sportif du Côsne (3 000 m3 y ont été transportés) et enfin faciliter le travail d’entretien des agents communaux.

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Vue partielle du chemin couvert au milieu du siècle dernier.

Il s’agit de la place d’armes située derrière les vestiges de l’abbaye Saint-Romain qui n’avaient pas encore fait l’objet de fouilles.

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La même vue aujourd’hui.

Il ne nous appartient pas de porter un jugement sur les raisons ayant poussé la municipalité de l’époque à agir ainsi ; toutefois, il est regrettable "qu’aucune commission n’ait été réunie pour décider d’un tracé, définir des limites et bien évidemment étudier les devis [5]". En effet, si l’on comprend parfaitement l’usage qui a été fait de la terre transportée au Côsne pour combler ce qu’il restait de la carrière et permettre la réalisation de deux autres stades dans le prolongement du premier, l’on ne peut que regretter que tout ou presque ait été rasé.

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Le chemin couvert face au port dans les années 30.
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Vue similaire aujourd’hui.

Il aurait été judicieux de sauvegarder un tronçon, même réduit, de ce chemin couvert ne serait-ce qu’à des fins pédagogiques pour les générations futures et cela d’autant plus que certaines parties s’y prêtaient admirablement.

Mais qui sait, peut-être un jour quelqu’un parviendra-t-il à réparer cet oubli pour faire revivre un morceau du chemin couvert dont la disparition, selon les archives, "en a réjoui certains et attristé bien d’autres".

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Vestiges de l’une des places d’armes de la porte Dauphine.

Il n’en faudrait pas beaucoup pour la faire revivre... Les traverses sont encore là...

Références :

  • Dictionnaire militaire portatif par de La CHENAYE des BOIS (1699-1784), édition de 1759.
  • Dictionnaire des armées de terre du général BARDIN (1774-1840), édition de 1844.

Enfin, l’auteur de ces lignes tient à remercier chaleureusement le docteur Jean-Marie BALLIET, de Colmar, expert unanimement reconnu en matière de fortifications et d’artillerie, auteur de nombreux articles sur ces sujets et, en outre, créateur et animateur de deux superbes sites internet http://www.fortifications.fr/ et http://www.artillerie.info/ . Le docteur BALLIET a effectué un voyage d’étude à Blaye au tout début du mois de septembre dernier et il a répondu volontiers aux questions que nous nous posions sur les chemins couverts.


Notes

[1A la fin du 17ème siècle, l’infanterie française était organisée en compagnies de campagne, (2 sergents, 3 caporaux et 5 anspessades armés d’un fusil, 1 tambour, 10 piquiers, 13 fusiliers et 21 mousquetaires, soit 21 fusils et 21 mousquets) et en compagnies de garnison (2 sergents, 1 caporal et 2 anspessades armés de fusils, 1 tambour, 16 fusiliers et 33 mousquetaires, soit 19 fusils et 33 mousquets).

[2La balle à feu était un engin incendiaire ou éclairant lancé à la main ou à l’aide d’un mortier. Bien que chaque artificier ait son secret de fabrication, la base était constituée d’un mélange de poudre à canon et d’huile facilement inflammable. La mise à feu se faisait à l’aide d’une mèche et l’enveloppe de la balle à feu était en étoffe plus ou moins résistance suivant le mode de lancement.

[3Le pierrier était un canon de petit calibre se chargeant par la culasse au moyen d’une boite en métal contenant la poudre. Son avantage principal résidait dans le fait que l’on pouvait mettre toutes sortes de projectiles dans le tube et notamment des petits cailloux, du gravier, s’il ne restait plus que cela, d’où son nom. Arme ancienne, elle restait néanmoins particulièrement efficace à très courte distance contre l’infanterie.

[4Fougasses et fourneaux sont similaires, seule la profondeur de l’excavation (et donc sa contenance) diffère. Il s’agit d’un trou creusé sur le glacis, en avant du chemin couvert, dans lequel on enterre des barils de poudre à canon. Le piège est bien évidemment soigneusement camouflé. Lors de l’attaque, l’explosion est déclenchée depuis le chemin couvert. Ce procédé est encore utilisé de nos jours par les djihadistes avec les engins explosifs improvisés (EEI en français et IED en anglais), qui sont d’une efficacité redoutable.

[5Cette phrase figure in extenso dans les archives de la mairie de Blaye.



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