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Inventaire du matériel de guerre d’une citadelle : Blaye en 1695 (partie 3).

Lors des deux précédents articles (http://www.vieuxblaye.fr/spip.php?article93 et http://www.vieuxblaye.fr/spip.php?article94) nous avons détaillé le contenu de l’inventaire de l’armement de la citadelle au 1er janvier 1695 en donnant les explications qui nous paraissaient utiles pour sa compréhension.

Ce document, véritable "photographie" des équipements militaires présents à Blaye à cette date nous a donné l’idée de poursuivre le raisonnement jusqu’à son terme en réfléchissant à la manière dont ils pouvaient être utilisés.

Tel est l’objet de ce troisième et dernier article consacré à l’exploitation de cet inventaire en tout point exceptionnel.

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Fantassins sous Louis XIV.

N’oubliez pas de cliquer sur les vignettes pour les agrandir. Pour revenir au texte, il suffit alors de cliquer sur la croix figurant en bas et à droite de l’image.

Avertissement.

Avant d’aller plus loin, il nous paraît indispensable d’attirer l’attention de nos lecteurs sur le fait que cet article est un exercice purement intellectuel avec toutes ses qualités mais aussi quelques défauts...
Il faut cependant savoir que nous ne sommes pas partis de rien.
Pour "donner corps" à ce que pouvait être le fonctionnement de la citadelle et partant, celui du verrou de la Gironde, en cette fin du XVIIème siècle, nous avons puisé dans différents écrits d’époque ainsi que dans divers documents rédigés par d’éminents spécialistes (Ces références figurent en fin de page).
Il ne s’agit donc pas d’un exercice de style complètement abstrait.

La citadelle de Blaye en 1695.

Imaginée par le commissaire général des fortifications, Vauban, et construite entre 1686 et 1689 sous la direction de François Ferry, ingénieur général des fortifications, par des ingénieurs ordinaires [1], la citadelle de Blaye a été ensuite "prise en compte" par les militaires chargés de remplir les missions pour lesquelles elle a été édifiée.

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Plan-relief de la citadelle de Blaye.

Le musée des Plans-Reliefs, qui se situe aux Invalides, présente une collection de maquettes unique au monde.

Ainsi, six ans après la fin des travaux, peut-elle être considérée comme pleinement opérationnelle. Les deux autres éléments du verrou, le fort Médoc et le fort Pâté, étant également achevés (Médoc en 1691 et Pâté en 1693), l’on peut raisonnablement estimer qu’il en est de même pour l’ensemble du dispositif.

Qui assure le commandement à cette époque ?

En 1695, le gouverneur de Blaye est Louis Rouvroy de Saint-Simon, deuxième duc de Saint-Simon, Pair de France, Grand d’Espagne de 1ère Classe, seigneur de Vitrezais, né à Paris le 16 janvier 1675 et décédé dans la même ville le 2 mars 1755. Il est l’auteur des célèbres Mémoires, œuvre monumentale par laquelle il détaille la vie de la Cour sous Louis XIV et la Régence [2]. Louis succède à son père dans "le gouvernement des ville, château et comté de Blaye". Privilégiant ses activités à la cour, il ne visitera son domaine que deux fois, en 1721 et en 1722, lors de son voyage à Madrid où il avait été nommé par le Régent ambassadeur extraordinaire auprès du roi d’Espagne.

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Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon.

A la mort de son père, il hérita du gouvernement de Blaye : "...une place qui bridait la Guyenne et la Saintonge, et qui, dans les troubles, faisait fort compter avec elle".

C’est donc son suppléant, le lieutenant de Roy Jacques d’Astorg, qui assume dans les faits le commandement de la citadelle et par conséquent celui du verrou de la Gironde. Ce fils d’un maréchal de camp, né en 1630 et mort à Blaye en 1726 a d’abord été officier à Royal Vaisseaux avant de prendre cette fonction en 1682. Brigadier des Armées du Roy [3] et chevalier de l’ordre de Saint Louis en 1710, il meurt en service à l’âge de 96 ans et sera inhumé au couvent des Minimes. Présent en permanence à Blaye, il était logé avec sa famille au pavillon de la Place.

Le gouvernement de Blaye obéit aux ordres du gouverneur de la province de Guyenne, le duc de Chaulnes, qui siège à Bordeaux. Il a comme adjoint le marquis François de Sourdis, lieutenant de Roy et commandant en chef. S’agissant des affaires militaires, eux-mêmes reçoivent leurs ordres directement du Secrétaire d’État de la Guerre, Louis le Tellier, marquis de Barbezieux et fils du grand Louvois.

La mission du verrou de la Gironde en 1695.

Pour déterminer l’emploi du matériel de guerre inventorié dans notre citadelle au 1er janvier 1695, il importe de répondre à une question fondamentale : quelle mission pouvait avoir été confiée à Jacques d’Astorg, le commandant effectif du verrou de la Gironde ?

Pour cela, l’on dispose d’un document irréfutable rédigé par celui-là même qui a imaginé le dispositif : Vauban. En effet, si les plus hautes autorités du royaume ont suivi ses préconisations pour financer la construction du tryptique, c’est bien qu’elles en acceptaient les termes. Or, ces derniers ne souffrent d’aucune ambiguïté. Pour présenter son projet concernant Blaye au marquis de Seignelay (fils et successeur de Colbert comme secrétaire d’Etat de la Marine) en novembre 1685, Vauban s’exprime ainsi : "Comme l’importance de cette place qui peut être considérée comme maritime, ne regarde pas moins Bordeaux que la sûreté de la côte, il me paraît être de conséquence de se rendre maître de la rivière autant que la disposition du lieu le peut permettre."

S’en suit la description de la manière dont il envisage de fermer l’estuaire par la construction de deux nouveaux ouvrages en complément des travaux qu’il envisage dans la citadelle, ainsi les trajectoires des canons de ce dispositif se croiseront-elles tout naturellement au-dessus du fleuve.

En conclusion de cette lettre, il s’exprime très clairement sur les capacités véritables de ce projet en les mettant en perspective avec les grands enjeux du moment, en matière de politique générale du royaume : "Elle [la citadelle ainsi remaniée] assurera la côte et le pays, et sera une lunette à Bordeaux qu’elle tiendra dans le devoir par les moyens prompts et faciles qu’elle peut contenir en soi s’il lui arrivait de faire la bête et par les difficultés qu’il aurait à se pouvoir communiquer avec les ennemis et en recevoir les secours nécessaires la chose devenant impossible, du moins très difficile par l’occupation des postes proposés sur la rivière.
De plus une telle place ne peut être qu’utile et nécessaire dans un pays remuant où il y a grand abord d’Anglais et d’Hollandais, gens de religion contraire à la nôtre, et qui en trouveraient beaucoup en ce pays-ci de la leur, qui n’ont changé qu’en apparence, joint que dans les provinces éloignées, frontières et maritimes où il y a grand commerce et grandes villes, il est nécessaire qu’il y ait toujours quelques places fortifiées pour tenir les peuples en respect, empêcher les remuements et maintenir l’autorité du roi en vigueur.
"

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Le verrou de l’estuaire de la Gironde.

L’on distingue très nettement les trois fortifications qui constituent le dispositif d’interdiction du fleuve. L’on peut également remarquer les îles, bien différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui.

De ces propos, on ne peut plus clair, la mission de la citadelle, l’élément principal du dispositif, apparait tout naturellement. Elle doit participer à la sureté de la côte et du pays par sa capacité :

  • de surveiller et de s’opposer à toute action venant de Bordeaux ;
  • d’interdire, ou du moins de rendre très difficile, le passage de navires venant du large et se dirigeant vers l’amont du fleuve ;
  • de dissuasion en cas de rébellion populaire.

Le verrou ayant été construit pour répondre à ces objectifs, l’on peut en déduire qu’en langage militaire moderne, la mission donnée par le marquis François de Sourdis à Jacques d’Astorg devait s’approcher de la formulation suivante : "A partir de la citadelle de Blaye, en vous appuyant sur fort Pâté et fort Médoc, contrôler la navigation sur la Gironde, en mesure, sur ordre, de l’interdire dans les deux sens et participer au contrôle terrestre de la région en tant que de besoin". A ces deux missions principales, une autre, secondaire mais néanmoins importante, a très probablement été également ordonnée : "Soutenir les moyens chargés de prélever les taxes auxquels sont assujettis les navires transitant par la Gironde".

Nommé à ce poste en 1682, Jacques d’Astorg avait eu largement le temps de préparer intellectuellement sa mission qui, pour être remplie avec succès, nécessitait trois conditions : tout d’abord que les fortifications soient achevées, ensuite qu’elles soient dotées en matériels de guerre et enfin que les hommes pour les servir soient présents. En 1695, tel était le cas depuis deux ans déjà [4]

Que devait penser le lieutenant de Roy de Blaye pour remplir sa mission ?

Pour résoudre les problèmes tactiques de l’époque, les responsables n’utilisaient pas de méthode de raisonnement comme c’est le cas aujourd’hui. Toutefois, les Anciens n’étaient pas stupides, loin de là, en particulier ceux désignés pour exercer des responsabilités effectives, comme celui de commandant en second d’une citadelle du roi de France. Ils étaient choisis pour leurs compétences, leurs états de service, leur manière de servir, leur expérience et enfin, bien sûr, leur loyauté.

Depuis sa nomination d’Astorg a été le témoin privilégié de la profonde transformation subie par la citadelle ainsi que de la construction ex-nihilo des deux autres fortifications du verrou. Il est certain qu’il s’est entretenu à maintes reprises avec les ingénieurs, chargés de la conception et les architectes, chargés de la réalisation. Il possédait donc une solide connaissance de ce qui avait été fait et pourquoi cela avait été fait. Pour tenter de se mettre à sa place, il convient de commencer par s’imprégner du contexte général de l’époque.

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Bataille navale de la Hougue en 1692.

Au centre, le "Soleil Royal" français est attaqué par un vaisseau hollandais et un vaisseau anglais. Ce tableau a été peint en 1693.

Sur le plan extérieur, le royaume est en guerre depuis 1688 contre une forte coalition [5]. Les armées royales se battent sur quatre théâtres fort éloignés les uns des autres : dans les Pays-Bas espagnols, en Allemagne, en Italie mais aussi en Espagne (Catalogne). Ce conflit, dit de la ligue d’Augsbourg, commence à peser lourdement pour le royaume de France. Si le verrou de l’estuaire n’est pas directement concerné par les combats terrestres, il l’est en revanche par la situation maritime. En effet, après la terrible défaite de la Hougue, en 1692, la marine royale a perdu la suprématie dans la Manche et l’Atlantique où, pour pallier l’insuffisance des moyens à l’encontre d’un adversaire disposant de la supériorité, la guerre de course a été relancée [6]. L’essentiel des actions de ce qui reste de cette marine se situe désormais en méditerranée. En juin 1694, les Anglo-Hollandais en ont profité pour tenter un débarquement en baie de Camaret, juste à l’extérieur du port de Brest et il a fallu toute l’énergie et le savoir-faire de Vauban, désigné commandant de la place en mai, pour remporter la victoire. [7] A l’évidence, la côte atlantique n’est plus sûre…

Sur le plan intérieur, la situation n’est guère brillante : la guerre coûte cher, les finances royales sont au plus bas malgré les lourds impôts auquel le peuple est assujetti. En outre, le problème religieux n’est pas résolu bien au contraire [8]. Enfin, les mauvaises récoltes de 1693 ont engendré une famine l’année suivante provoquant une terrible catastrophe humaine [9]. Il faut donc se tenir prêt à affronter de possibles troubles au sein de la population, blayaise évidemment, mais aussi et peut-être surtout bordelaise.

Les possibilités tactiques et techniques de la citadelle.

Imprégné de la situation générale du royaume, ou tout du moins, de ce qu’il en connaissait au travers des échanges qu’il pouvait avoir avec le marquis de Sourdis, son supérieur militaire direct, Jacques d’Astorg, connaissait assurément toutes les possibilités du verrou.

Pour retrouver celles de la citadelle de Blaye, il faut examiner un plan d’époque car son état actuel ne nous en donne qu’une idée assez incomplète. Sur un tel document, la première évidence concerne les nombreuses embrasures de canons sur les remparts. Il y en a 69 et elles sont très visibles :
-  9 sont face à l’estuaire (4 à la batterie des matelots et 5 à la batterie du Cosne) ;
-  5 face à l’amont de l’estuaire, vers Bordeaux, (2 sur les flancs hauts et 3 sur les flancs bas de la batterie des matelots) ;
-  40 face au glacis (6 face au port, 10 face à la ville basse, 10 face à la demi-lune de la porte royale, 9 face à la demi-lune du Cosne et 5 face au réduit du Cosne) ;
-  20 en flanquement des bastions (6 au sud-est, de part et d’autre de la porte dauphine ; 6 au nord-est, de part et d’autre de la porte royale ; 6 au nord, de part et d’autre du chemin d’accès à la demi-lune du Cosne et enfin 2 qui battent le bastion du château à partir du fer à cheval du château).
On notera qu’il était par ailleurs toujours possible de mettre en batterie des pièces d’artillerie sur certaines zones de la citadelle, comme par exemple, le long des remparts surplombant l’estuaire (le terme exact est "courtine").

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Plan de la citadelle datant du début du XVIIIème.

Sur ce document, l’on observe également la présence de plusieurs magasins destinés aux matériels listés sur l’inventaire. Ces "couverts" (l’expression est de Vauban) étaient situés, pour la plupart, de part et d’autre de l’espace compris entre l’antique château des Rudel et les remparts donnant sur l’estuaire. Le plan-relief de 1704, montre bien ces différents bâtiments construits uniquement pour abriter des intempéries ce qui devait l’être : les mèches, le fourrage, le bois, etc. Par ailleurs, l’on peut penser que les deux petites poudrières situées dans la même zone, ainsi que la tour de l’Éguillette où étaient entreposées des munitions, étaient destinées à approvisionner les canons et les troupes se trouvant au nord de la citadelle (en cas d’attaque, la distance entre la poudrière centrale et les troupes suscitées était relativement importante et on pouvait craindre une rupture d’approvisionnement).

Le service de garde, activité principale de la garnison.

Toujours sur le même document, l’on remarque de nombreux emplacements de sentinelles. Cela n’est guère surprenant étant donné que depuis la nuit des temps, le service de garde constitue l’activité principale, pour ne pas dire la seule, de la garnison d’une forteresse. En cette fin de XVIIème siècle, ce service, processionnel et extrêmement contraignant, est organisé par le major de place, troisième personnage après le gouverneur et le lieutenant de Roy. Les principes en vigueur sont relativement simples : les sentinelles doivent pouvoir se parler les unes aux autres ; celles des remparts doivent pouvoir observer le pied des murailles ; elles sont placées partout où il y avait de l’artillerie et des munitions ainsi que devant chaque magasin. En outre, s’il le juge utile, le commandant de la place peut renforcer le dispositif en mettant en place des sentinelles "dans les dehors et sur les avenues de la place". L’application de telles règles était lourde de conséquences en termes de personnel. Ainsi, en temps de paix, les effectifs jugés nécessaires pour assurer le service de garde étaient de 200 fantassins par bastion. En temps de guerre et si l’on appréhendait un siège, ce volume de troupes était multiplié par 2 ou 3.

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Poste de la sentinelle située au-dessus de la porte Royale.

Une fois à l’abri dans l’échauguette (en 1), la sentinelle disposait de 5 lucarnes pour observer et tirer. En 2, vue en surplomb de la porte, en 3 et 4 vues en avant à droite et en avant à gauche, en 5 et 6, vues latérales droite et gauche.

A Blaye, l’on comptait huit postes de garde : un à chaque porte, (celui de la porte royale étant le plus important) ; un par demi-lune ; un par bastion ; un pour les magasins [10]. Quant aux postes de sentinelles, en temps de paix, il y en avait environ 60, réparties tout autour de l’enceinte extérieure et à l’intérieur, devant chaque magasin. De ces différents emplacements, subsistent encore aujourd’hui 3 échauguettes, 4 guérites et plusieurs abris taillés dans la muraille, notamment à proximité des portes d’entrée. Enfin, un observateur attentif comptera également 9 socles dont les échauguettes ont été détruites par l’usure du temps…

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Échauguette du bassin des Pères.

Sur la photo de droite, l’un des socles d’échauguette que l’on peut encore observer sur les remparts de la citadelle.

La relève occupait chaque après-midi. Elle commençait à 15h00, mais avait débuté deux heures avant pour la préparation des "montants" et ce n’est que 2 heures après (au mieux…) que les "descendants" regagnaient leur chambrée. Toujours, en temps de paix, la garde "consommait" quotidiennement le tiers d’une garnison, afin que le soldat puisse se reposer deux jours sur trois. Le nombre de sentinelles correspondait, quant à lui, au tiers d’une garde, de manière à ce que sur 24 heures, le soldat dispose de huit heures de repos.

Quels effectifs pour la garnison de Blaye en 1695 ?

Pour sa seule sureté du temps de paix, la citadelle nécessitait 10 compagnies de garnison, soit 550 fantassins, pour celle du fort Pâté, une compagnie supplémentaire (55 hommes). Pour le service de l’artillerie, une petite centaine [11]. Normalement, en temps de paix, la garnison devait donc comprendre autour de 700 hommes. En temps de guerre et pour faire face à une menace grave, les effectifs destinées à la sureté pouvaient théoriquement atteindre 1400 à 2100 hommes. Ces effectifs théoriques doivent cependant être mis en parallèle avec les dotations en armement individuel (cf. partie 2) qui permettaient d’équiper, au mieux, 25 compagnies de garnison [12], soit 1375 hommes (3 fusils et 200 mousquets seraient encore disponibles).

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Extrait d’un plan de la citadelle datant du début du XVIIIème.

On notera la précision des détails...

Ainsi, peut-on en déduire qu’en 1695, les effectifs dont devait disposer Jacques d’Astorg pour remplir sa mission ne dépassaient pas les 1400 hommes, tout compris. En fait, ils devaient même être moins nombreux car les besoins de l’armée en campagne étaient énormes [13] et il est fort probable que la garnison de Blaye, qui n’était pas directement menacée, même si sa position nécessitait d’y laisser une garnison significative, était en sous-effectif.

Comment utiliser les canons ?

Le service de garde, donc la sureté de la place, ayant été succinctement expliqué, il reste à explorer la mission de l’artillerie. Contrairement à une place forte ordinaire, le commandant de l’artillerie de Blaye devait pouvoir répondre à deux obligations distinctes : d’une part, participer au barrage du fleuve et soutenir la patache du fisc (mission principale dans le cadre du verrou) et, d’autre part, défendre la citadelle face à une possible attaque terrestre (mission secondaire dont dépendait le succès de la mission principale). Il lui fallait donc mettre en place et faire coexister deux dispositifs : l’un permanent, face à l’estuaire ; l’autre temporaire, face au glacis, mis en place en fonction de la situation.

Pour remplir ces missions, le commandant de l’artillerie ne disposait pas des 107 canons de la citadelle (cf. partie 1). En effet, 36 d’entre eux étaient sans affût et/ou sans munitions, donc inutilisables, et seuls 71 étaient par conséquent utiles. Parmi ces derniers, certains avaient un pouvoir de destruction plus important que d’autres ; certains étaient mobiles et d’autres non. Enfin il fallait également considérer la dotation en munitions. L’affaire n’était donc pas simple ! Et l’obligation d’armer le fort Pâté la rendait encore un peu plus complexe… [14].

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Si le problème des munitions ne doit pas être surestimé, car il était toujours possible de les transporter là où on pouvait en avoir besoin, en revanche, il n’en est pas de même avec la mobilité des pièces. Une fois mis en batterie, un canon sur affût de place était extrêmement difficile à "bouger" avec les moyens de levage, de traction et de transport disponibles à cette époque. Par conséquent, les canons les plus lourds, c’est-à-dire ceux qui avoisinaient ou dépassaient les 2 tonnes, ne devaient que très rarement changer de position une fois en batterie à l’emplacement où ils étaient jugés le plus efficaces. C’était notamment le cas pour les 3 canons de 34, les 4 de 24 et les 2 de 16, par ailleurs les plus puissants et les seuls véritablement capables de porter des coups décisifs à un navire.

Parmi les 49 canons restants, les plus légers et les moins efficaces c’est-à-dire ceux dont le calibre était inférieur à 3, pouvaient être déplacés plus facilement ne serait-ce que par la seul force d’une dizaine d’hommes. Quant aux autres, dont le poids était compris entre 300 kg et une tonne, soit 39 canons, ils ne devaient être déplacés que de temps en temps pour changer l’aspect de la citadelle. En effet, il fallait montrer sa force pour cacher ses faiblesses et l’apparition de nouveaux canons à différentes embrasures ne pouvait que dissuader un adversaire potentiel alors que la guerre battait son plein. Il est évident qu’un tel déploiement de force était visible depuis l’extérieur de la citadelle et les espions, tant anglais qu’espagnols, se devaient de transmettre une telle observation à leur autorité d’emploi. Il est également indéniable qu’un tel dispositif dissuadait toute velléité subversive de la part de la population.

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Ce n’est qu’en septembre 1697, après la signature du traité de Ryswick qui mettait fin à cette guerre, que le dispositif prioritaire face à l’estuaire a très probablement été maintenu, contrairement au dispositif secondaire dont les canons et surtout les affûts, devaient demeurer à l’abri des intempéries sous peine de détérioration irrémédiable. On peut donc raisonnablement estimer que pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, dès la paix revenue, on ne devait avoir, dans la citadelle, que 7 canons en permanence prêt à tirer en travers de l’estuaire et 2 au sommet du fort Pâté.

S’agissant des 13 canons montés sur affût de campagne, le problème était tout autre, puisqu’on pouvait facilement les amener là où on voulait, quitte à utiliser la traction humaine pour effectuer ces déplacements.

Commander le verrou.

Restait à imaginer un système de liaison permanent entre les trois composantes du verrou de manière à ce que le commandant de la citadelle puisse alerter, donner ses ordres et communiquer avec celui du fort Pâté et du fort Médoc. Pour cela il existait un moyen très simple : la pièce d’alarme. A cette époque, dans chaque place forte, il y avait toujours un canon chargé en permanence et prêt à tirer, ce qui permettait d’alerter tout le monde quelles que soient les conditions atmosphériques (notamment la nuit et/ou par temps de brouillard), le bruit étant suffisamment fort.

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Guérite de la porte Dauphine

Sur la photo de droite, vue que pouvait avoir la sentinelle depuis sa lucarne (flèche rouge de la photo de gauche).

Une fois alertés, il suffisait que le responsable de fort Médoc et celui de fort Pâté observe la citadelle, où se mette à l’écoute si les conditions de visibilité n’étaient pas réunies, pour prendre les ordres à partir d’un code déterminé à l’avance de signaux visuels ou auditifs. Enfin, il restait toujours la possibilité d’établir une liaison en yole, avec de bons rameurs et si le temps le permettait, il ne fallait pas plus de 30 minutes pour rejoindre fort Pâté et 1h00 pour traverser l’estuaire jusqu’à fort Médoc.

Conclusion.

A travers ces quelques lignes nous avons voulu tenter de faire "vivre" la citadelle en cette année 1695. Pour cela, nous nous sommes imaginés à la place de Jacques d’Astorg, le chef véritable du verrou en l’absence du Gouverneur de la place fort occupé à la cour…
Peut-être notre réflexion comporte-t-elle quelques erreurs et approximations ??
C’est probable.
Cela dit, la mission de Jacques d’Astorg n’était pas simple et il a dû passer des journées entières, sans compter les nuits, à réfléchir à la meilleure combinaison que lui offraient les moyens dont il disposait pour accomplir sa mission.
Force est de reconnaître qu’il a dû y a parvenir avec brio, puisqu’il a été maintenu à ce poste jusqu’à sa mort en 1710, après y avoir passé 44 années de sa vie.

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Échauguette de la porte Royale.

Bibliographie :

Pour rédiger cet article, nous nous sommes principalement appuyés sur les ouvrages dont la liste figure ci-après :

  • Traité de la défense des places, par le Maréchal de Vauban, édition de 1829, téléchargeable sur internet.
  • Mémoires d’artillerie, tomes 1 et 2, par Pierre SURIREY de Saint REMY, édition de 1697, téléchargeable sur internet.
  • Dictionnaire militaire portatif, tome 1, 2 et 3, par AUBERT de La CHESNAYE Des BOIS, édition de 1758, téléchargeable sur internet.
  • La vie militaire sous l’ancien régime. Les soldats. Par Albert BABEAU, édition de 1889, téléchargeable sur internet.
  • Revue archéologique de Bordeaux, Tome LXXXII, année 1991.
  • Les guerres de Louis XIV, par John A. LYNN, Perrin 2010.

Notes

[1Les plus connus étant : Charles Thuillier, qui surveilla les travaux jusqu’en 1690, Jean-Baptiste Augier, affecté à Blaye en 1686 et à fort Médoc en 1691, Pierre Jablier, le neveu de Ferry, qui fut nommé ingénieur en chef à Blaye en 1688. L’entrepreneur général des travaux était Pierre Michel, sieur Duplessy, qui avait déjà restauré le château où habitait Claude de Saint-Simon.

[2L’œuvre complète (20 volumes) est consultable sur internet à l’adresse suivante : http://rouvroy.medusis.com/tomes.html

[3Le brigadier des Armées du Roy était un grade équivalent à colonel ou lieutenant-colonel d’aujourd’hui qui, tout en conservant le commandement et l’uniforme de son régiment pouvait, en temps de guerre, commander deux régiments et ainsi faire office de général de brigade.

[4Nous disposons également de l’inventaire réalisé au 1er janvier 1695 pour le fort Médoc. Aucun inventaire n’a été fait au fort Pâté, ce dernier étant considéré comme une "annexe" de la citadelle de Blaye, ainsi que l’a suggéré Vauban à l’ingénieur Ferry, dans sa lettre en date du 4 mars 1691 écrite à propos de la construction du fort Pâté.

[5Cette coalition comprend : les Provinces Unies, l’Angleterre, le Saint Empire, la Savoie, l’Espagne, le Portugal et l’écosse.

[6La guerre de course est encouragée par Vauban lui-même qui déclare à Louis XIV : "II faut donc se résoudre à faire la course comme un moyen le plus aisé, le moins cher, le moins hasardeux et le moins à charge de l’État, d’autant même que les pertes n’en retomberont pas sur le roi qui ne hasardera rien ; à quoi il faut ajouter qu’elle enrichira le royaume, fera quantité de bons officiers au roi et réduira dans peu de temps ses ennemis à faire la paix" ! C’est ainsi que des armateurs, couverts par une lettre de commission ou "lettre de marque" de l’Amiral de France, acquièrent le droit de commettre des actes de piraterie contre les puissances ennemies de la France. Ils ont l’obligation de partager leur butin selon des règles imposées : 1/5ème pour le roi, 1/10ème pour l’Amiral de France, 2/3 pour l’armateur et le reste pour l’équipage.

[7Ce débarquement manqué coûta fort cher aux Anglo-Hollandais : ils perdirent 400 tués, 600 prisonniers parmi lesquels le général Talmach pour des pertes françaises de seulement 40 à 50 hommes… Les troupes françaises parvinrent même à s’emparer d’une frégate hollandaise de 30 canons !

[8La révocation de l’Édit de Nantes par celui de Châtellerault en 1685 et l’emploi de la force militaire (les dragonnades) qui l’ont précédée et suivie a laissé des traces profondes au sein de la population, notamment ici en Guyenne et en Saintonge toute proche.

[9En l’espace de quelques mois, le royaume de France a perdu 1/10ème de sa population !

[10Contrairement à aujourd’hui, l’espace où se trouvaient la plupart des magasins était plat et entouré d’un mur d’enceinte pour en limiter l’accès. Le tertre que l’on peut observer de nos jours n’a été élevé qu’à la fin du XIXème siècle pour servir de position de tir à une batterie de 19c. Pour plus de précisions, voir l’article rédigé à ce sujet http://www.vieuxblaye.fr/spip.php?article55

[11Les troupes destinées au service de l’artillerie sont à prendre au sens large du terme. Sous le commandement du garde d’artillerie, elles comprenaient, des officiers, des gardes-magasins, des artificiers, des ouvriers spécialisés dans la réparation des armes et des affûts. Dans les places fortes, il n’existait pas de canonniers à proprement parlé, les hommes nécessaires au service des pièces étant désignés parmi les fantassins de la garnison et formés sous la responsabilité d’un Commissaire Provincial.

[12Rappel : une compagnie de garnison était composée de 55 hommes (2 sergents, 1 caporal -armé d’un fusil-, 2 anspessades -armés de fusils-, 1 tambour, 16 fusiliers et de 33 mousquetaires : soit 19 fusils et 33 mousquets).

[13Au cœur de la guerre de la ligue d’Augsbourg, l’armée royale atteindra 420 000 hommes. Jamais sous le règne de Louis XIV elle ne dépassera ce volume.

[14Après avoir débarqué les canons sur l’île et les avoir amenés au pied du fort, ce qui ne devait pas être facile compte-tenu de la nature du sol, aucun d’entre eux ne pouvait être monté "naturellement" par l’escalier… L’unique moyen de jucher une bouche à feu d’un calibre conséquent tout en haut du fort, seul endroit possible pour "battre" la rivière, était de le hisser, à l’aide d’un système de cordes et de palans, le long du mur extérieur...



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