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Inventaire du matériel de guerre d’une citadelle : Blaye en 1695 (partie 2).

Lors d’un précédent article (http://www.vieuxblaye.fr/spip.php?article93), nous vous avons présenté l’inventaire de l’équipement de guerre de la citadelle au 1er janvier 1695 en centrant notre propos sur l’armement lourd qui constituait indéniablement la partie la plus sensible du document.

Il reste à nous intéresser aux autres types de matériels, certes moins emblématiques, mais néanmoins indispensables à ceux qui étaient chargés du "service de la citadelle de Blaye", pièce-maîtresse du verrou de l’estuaire.

Partie 2

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21 – L’armement individuel : généralités.

L’armement individuel est constitué par tout ce qui permet à un homme à pied de combattre. Cet homme porte un nom, il s’agit du fantassin. [1]

Avant d’exposer en détail l’armement individuel qui figure dans l’inventaire, il nous paraît utile de rappeler le contexte en décrivant succinctement ce qu’était l’arme d’appartenance du fantassin, l’infanterie, en 1695. A cette époque, l’infanterie compte "sur le papier" 379 120 hommes [2], ce qui en fait la composante la plus nombreuse de l’armée royale (près de 90 % des effectifs). Cette infanterie est organisée en quelques 200 régiments, dont 111 français, 46 étrangers et 43 de milices.

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La redoutable infanterie espagnole à la bataille de Rocroi par Augusto Ferrer-Dalmau.

Les tercios espagnols régnaient sans partage sur les champs de bataille européens. Après la victoire de Rocroi en 1643, dans l’esprit de l’étranger, les Français accèdent au premier rang.

Sur ces 111 régiments, 108 sont véritablement d’infanterie [3] et seuls 60 entretenus en permanence, les autres étant révoqués dès la paix revenue. Ils comptent 157 compagnies de grenadiers, 1 932 compagnies de campagne et 1 561 compagnies de garnison. Toutes ces compagnies sont à 55 hommes, ce qui représente une masse globale de 200 750 véritables fantassins.

Les 46 régiments étrangers comprennent : 11 régiments suisses (162 compagnies de 210 hommes) ; celui de "Royal Roussillon" (19 compagnies de 100 hommes) ; 9 régiments italiens (86 compagnies de 100 hommes et 74 de 50) ; 6 régiments wallons (133 compagnies de 50 hommes) ; 6 régiments allemands (108 compagnies de 100 hommes) ; 13 régiments irlandais (173 compagnies de 100 hommes). L’ensemble représente un effectif de 82 970 étrangers, soit un peu plus de 41 % des fantassins de l’armée du roi de France.

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Drapeaux des Vieux Corps d’infanterie de l’ancien régime.

Créé en 1569, ces quatre "Vieux", sont les plus anciens régiments de l’infanterie française. Renommés à la révolution, ils donneront naissance aux régiments d’infanterie (RI) suivants : Picardie au 1er RI (existe toujours) ; Piémont au 3ème RI (dissous en 1977) ; Navarre au 5ème RI (idem en 1997) et Champagne au 7ème RI (idem en 1977).

On notera que la composition des régiments de même que leur nombre ne sont absolument pas figées : tout dépend des besoins opérationnels futurs d’une part, de la région où les armées vont être engagées d’autre part et enfin de l’état des finances royales. En règle générale, la liste des unités modifiées est mise à jour annuellement, avant l’entrée en campagne. [4]

En ce qui concerne l’infanterie française, les compagnies de campagne, comptent 2 sergents, 3 caporaux et 5 anspessades armés de fusils, 1 tambour, 10 piquiers, 13 fusiliers et 21 mousquetaires, soit 21 fusils et 21 mousquets dans la compagnie. Les compagnies de garnison, quant à elles, sont composées de 2 sergents, d’un caporal (armé d’un fusil), de 2 anspessades (armés de fusils), d’un tambour, [5] de 16 fusiliers et de 33 mousquetaires : soit 19 fusils et 33 mousquets.

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L’infanterie française sous Louis XIV en 1660.

Un soldat portant un mousquet (avec la mèche allumée), un piquier et à droite un officier.

L’équipement du fantassin français est donc principalement constitué de trois armes : la pique, le mousquet et le fusil. Leur répartition au sein d’une compagnie relève d’une intense réflexion et de multiples tâtonnements qui durent depuis la généralisation des armes à feu portatives : faut-il privilégier la pique, arme de choc, qui permet à l’infanterie d’arrêter les charges de cavalerie ou bien l’arme de jet qu’est le mousquet, en cours de remplacement par le fusil, qui présente l’avantage de toucher l’adversaire et de le disloquer avant qu’il n’arrive au contact ?

L’invention de la baïonnette à douille par Vauban, dans les années 1660, apporte une solution technique à ce dilemme en permettant au fusilier de disposer, avec la même arme, du projectile et de la capacité de choc. [6] En cette fin du 17ème siècle, les fusiliers, plus polyvalents, capables de tirer loin tout en disposant d’une arme équivalente à la pique supplantent progressivement les anciennes formations de piquiers et de mousquetaires. Les épées et autres sabres dont était doté "l’homme de pied" deviennent progressivement inutiles et encombrantes, l’équipement du fantassin va s’uniformiser pour plus de deux siècles, jusqu’à la première guerre mondiale.

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Turenne à la tête d’une colonne d’infanterie en janvier 1675.

Seule une infanterie volontaire et motivée était capable de combattre en plein hiver, contrairement à la tradition. Commandée par le plus grand capitaine de Louis XIV, elle va battre une armée austro-brandebourgeoise à Turckheim en Alsace.

Cela dit, durant la période qui nous intéresse, le principal problème du pouvoir royal en ce qui concerne l’infanterie est celui du remplacement du mousquet par le fusil. Au-delà de la traditionnelle querelle entre les anciens, farouches défenseurs du couple mousquet/pique, et les modernes, fervents partisans du fusil équipé de la baïonnette à douille, il s’agit aussi et peut-être surtout, d’un problème d’ordre financier. Compte tenu du nombre d’armes nouvelles à acquérir pour équiper toute l’infanterie et la situation du trésor royal, on comprend aisément la difficulté de faire un choix… Finalement c’est Louis XIV en personne qui, après avoir consulté ses grands subordonnés, fixe par ordonnance du 1er octobre 1692 la dotation dont il est question plus haut.

22 – Les armes à feu individuelles.

Leur dotation à la citadelle au 1er janvier 1695, elle est la suivante : 1025 mousquets, 478 fusils et 3 paires de pistolets.

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Un mousquet du XVIIème siècle.

Cet arme ne dispose d’aucun organe de visée. (Source : musée de l’armée).

Le mousquet est apparu dans les troupes espagnoles dès 1521, c’est donc une arme ancienne en cette fin du 17ème siècle. Comme son ancêtre l’arquebuse, il utilise une mèche pour sa mise de feu, mais plus long (1,62 m) et plus lourd (entre 6 et 7 kg) il nécessitait initialement l’utilisation d’un instrument d’appui pour être maintenu en direction du but visé. [7] Le calibre du mousquet ordinaire est imposant (15,8 mm environ) et sa munition [8] puissante puisqu’elle perce sans peine les cuirasses et les armures. La portée efficace du mousquet est légèrement supérieure à 200 m, sa portée utile est de 150 m, même si sa portée maximale est très largement supérieure à ces distances. D’ailleurs, quelques tireurs, particulièrement habiles et bien entrainés parvenaient à faire but à 150 toises, soit à un peu moins de 300 m (291 exactement). [9] En dépit de son allègement, sa faible cadence de tir (un coup toutes les 2 minutes), et ses multiples incidents de fonctionnement dus à son système de mise de feu, faisaient que le mousquet était peu apprécié des soldats qui réclamaient depuis de nombreuses années son remplacement par le fusil. [10] Le mousquet présentait cependant un avantage majeur pour le pouvoir royal : utilisant une technologie simple à produire, son coût d’acquisition était faible et sa réparation très facile.

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Détail du système de mise de feu du mousquet.

La mèche allumée s’abaissait pour mettre le feu à la poudre. On imagine les dysfonctionnements possibles d’un tel système... (Source : musée de l’armée).

Son successeur, le fusil, possède les mêmes caractéristiques balistiques. Mais, équipé d’une platine à silex pour la mise de feu en remplacement du système à mèche, il y gagne en sécurité comme en cadence de tir puisqu’on atteint les 3 coups à la minute.

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Fusil du XVIIème siècle.

On peut observer la taille de la baïonnette par rapport au fusil. (Source : musée de l’armée).

Outre ce mécanisme ingénieux, [11] le fusil était doté de la baïonnette à douille ainsi que d’une large bretelle de transport en cuir qui permettait de le passer à l’épaule pour les déplacements. Louis XIV décidera de remplacer définitivement le mousquet par le fusil pour équiper son infanterie en 1699 et l’abandon de la pique quatre années plus tard, en 1703.

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La platine à silex.

Description par Surirey de Saint-Remy.

On remarquera que le nombre de mousquets et de fusils dans la citadelle, permettait d’équiper aux choix : soit les 1210 hommes de 22 compagnies de campagne (il resterait alors 462 mousquets et 16 fusils de disponibles) ; soit les 1375 hommes de 25 compagnies de garnison (il resterait alors 3 fusils et 200 mousquets disponibles).

Les 6 pistolets ne présentent qu’un intérêt secondaire. En effet, leur portée pratique (entre 5 et 10 mètres) en font juste une arme d’auto-défense destinée à être utilisée dans les espaces confinés, sur un navire par exemple, ou bien encore par une autorité ou un isolé (estafette, etc.). Il est simplement à noter que ce type d’arme était exclusivement équipé d’un système de mise de feu à platine de silex.

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Pistolet du XVIIème siècle.

La platine à silex est parfaitement visible.

S’agissant des munitions de ces armes elles n’existent pas en tant que tel, même si la cartouche est connue depuis 1644 [12], car le problème de la conservation dans le temps est capital ; la poudre, la mèche et le plomb étant stockées dans des barils fermés, les munitions ne seront confectionnées que selon les besoins. Une indication permet quand même de déterminer le nombre de munitions en dotation dans la citadelle pour l’armement individuel, celle du plomb. En effet, ce métal était pratiquement réservé à la seule fabrication des balles, tant de mousquets que de fusils, le calibre étant identique. Pour cela la citadelle dispose de moules en fonte et de balances. La règle voulait que l’on obtienne 20 balles avec une livre de plomb. Sachant qu’il y avait à Blaye 18 915 livres de plomb, le nombre maximal de coups disponibles était donc supérieur à 378 000. On remarquera que la poudre (514 barils de 48,9 kg), comme les mèches (324 barils du même poids) étaient à partager entre les mousquets, les canons et les grenades.

23 – Autres armes de guerre.

Sous ce vocable, l’inventaire regroupe l’ensemble des équipements individuels, dont les armes d’hast. [13] Cela représente 1622 objets de 9 types différents.

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Autres équipements de la citadelle que les armes à feu.

Les équipements individuels en italique ne sont pas véritablement de l’armement, mais considérés comme tel du fait de leur emploi.

L’on trouve d’abord les piques, équipement réglementaire de l’infanterie qui va être bientôt retirée du service. Il s’agit en fait d’une lance droite qui, fichée dans le sol et maintenue fermement à 45° constituait une arme redoutable contre les charges de cavalerie. Celles devant équiper l’infanterie française mesurait 4,2 m de long alors que celles destinées à l’infanterie suisse atteignait les 4,5 m. Avec la dotation de la citadelle il était possible d’équiper, au mieux, 23 compagnies de campagne, les seules dotées de ce type d’arme.

Ensuite, les hallebardes, armes d’origine suisse apparues en France sous le règne de Louis XI, qui équipaient les sergents d’infanterie. Elles mesuraient 1,95 m de long.
Puis les pertuisanes, semblables aux hallebardes, retirées de l’équipement de l’infanterie par ordonnance royale du 25 février 1670, et qui depuis cette date, sont réservées aux compagnies d’invalides où les soldats estropiés d’un bras peuvent encore les utiliser.

Enfin, les demi-piques qui équipaient les officiers.

Les fourches ferrées et les serpes d’armes ne faisaient pas partie de l’équipement réglementaire de l’infanterie. Armes de défense anciennes, d’utilisation facile même pour un néophyte, elles pouvaient également servir d’outil si le besoin s’en faisait sentir.

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Principales armes d’hast.

Par Surirey de Saint-Remy.

Sont comprises dans cet inventaire des équipements qui ne sont pas des armes, au sens stricte du terme, mais que l’utilité ou bien encore la tradition faisait considérer comme tel. Ainsi en est-il de la bandoulière, petite musette en cuir portée à l’épaule grâce à une sangle et contenant le matériel nécessaire au service du mousquet ou du fusil. Avec la dotation de la citadelle il y avait donc de quoi équiper 960 fantassins, soit 22 compagnies de campagne ou bien 18 compagnies de garnison. Viennent ensuite deux équipements bien particuliers : 50 plastrons et 50 bourguignottes. Les premiers sont des demi-cuirasses, normalement portées par les gendarmes et les cavaliers. Quant aux seconds, il s’agit d’un modèle de casque métallique ancien, qui n’est plus en dotation en cette fin du 17ème siècle. Il semble bien qu’il ne soit plus guère utilisé que pour les parades.

24 – Les grenades et artifices.

Dans l’armée du roi de France, l’invention de la grenade remonte à François 1er. En 1695, elle se présente sous la forme d’une sphère le plus souvent en métal cassant, mais certaines sont en terre cuite ou encore en verre, de 8 à 9 cm de diamètre et renfermant environ de 20 gr de poudre, dont la mise à feu s’effectue à l’aide d’une mèche.

Certaines grenades peuvent être tirées avec un mortier, l’on parlera alors le plus souvent de bombes, et d’autres simplement lancée à la main. Ce sont ces dernières dont il s’agit ici. Pendant de nombreuses décennies, les fantassins chargés de lancer lesdites grenades étaient choisis pour leur force, leur habileté et aussi leur courage, car il en fallait pour attendre que la mèche se consume suffisamment pour qu’une fois lancé, l’engin explose peu de temps après avoir atteint le but visé. Tout en sachant qu’avant le lancer il fallait sortir du rang et se rapprocher de l’ennemi à une distance ne dépassant guère les 30 m, portée normale d’un bon lanceur. Ces fantassins étaient naturellement appelés des "grenadiers". Ils étaient choisis dans chacune des compagnies d’un régiment, puis regroupés et placés en avant des bataillons. Leur efficacité est telle qu’en 1667 que le roi officialise la spécialité de "grenadier" et crée trois ans plus tard une compagnie de grenadiers dans chacun des 30 premiers régiments. Trente ans plus tard leur nombre aura été multiplié par 5 puisque l’on en compte un peu plus de 8600.

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Un grenadier de Louis XIV.

Les grenadiers représentent alors l’élite de l’infanterie.

Equipé d’un fusil (avec baïonnette) et d’un sabre court, portant une gibecière remplie de ce type de munitions, le grenadier représente alors l’élite de l’infanterie. Son ardeur au combat ne se dément pas, il est le premier à "aller au feu et à la tranchée". Pendant les sièges, forme de guerre alors la plus courante, les grenadiers sont séparés des bataillons de tranchées et commandés à part pour effectuer soit des coups de mains contre la ville assiégée, soit, au contraire, pour contrer les coups de main adverses. Ils sont alors placés aux endroits les plus exposés et reçoivent la mission de "tomber brusquement sur tout ce qui se présente pour inquiéter la tranchée, relancer ceux qui s’aventurent pour déranger les travaux faits ou pour mettre le feu à la gabionnade des batteries". C’est donc une véritable troupe d’assaut, sélectionnée et entrainée comme tel, combinant à la fois le "choc" et le "feu". D’ailleurs le Roi ne s’y trompe pas, il fait choisir les meilleurs des compagnies de grenadiers pour constituer une unité particulière de sa Maison, capable de combattre aussi bien à pied qu’à cheval. Ces grenadiers n’avaient pas d’étendard jusqu’à la bataille de Leuze dans les Flandres, en 1690, au cours de laquelle lors d’une "terrible action" ils en prirent cinq à l’ennemi. Louis XIV leur fit alors donner un étendard blanc, sur lequel était inscrite en lettre d’or la devise : "Undique terror, undique lethum" pour marquer qu’ils portaient partout la terreur et la mort. La légende des grenadiers venait de naitre. On notera que les régiments suisses et allemands ne disposaient pas de grenadiers.

La grenade étant une arme anti-personnel particulièrement efficace, notamment dans les actions défensives qui constituaient, c’est une évidence peu discutable, l’engagement le plus probable des troupes de la citadelle, il est tout à fait normal que sa dotation soit importante et c’était bien évidemment le cas. Sur l’inventaire du 1er janvier 1695, il y a dans la citadelle 23 760 grenades, dont 12 900 non chargées et 10 860 chargées. Parmi ces dernières, 80 étaient en verre et 600 en terre. Il s’agit très vraisemblablement que ce que nous appellerions aujourd’hui des grenades offensives, c’est-à-dire ayant un effet de souffle important, mais peu d’éclats, contrairement aux autres qui, en explosant, lancent de nombreux morceaux de métal capables de blesser gravement un ennemi, voire de le tuer, s’il est à proximité immédiate.

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Un pétard par Surirey de Saint-Remy.

On distingue très nettement le crochet sous le madrier qui permettait de fixer la charge.

Dans ce chapitre il nous semble opportun de faire figurer l’ensemble des artifices inventoriés et ne faisant pas partie d’une arme à feu et de ces munitions. Tout d’abord, quatre pétards, engin explosif destiné à être fixée sur une paroi de faible épaisseur, une porte par exemple, pour en assurer la destruction. Ils se présentaient sous la forme d’un cône tronqué, en métal, généralement du bronze, munis de 4 anses pour en faciliter le transport et fixé sur un madrier en bois. La grosseur d’un cône et donc la quantité de poudre contenue dépendait de l’épaisseur de la paroi à abattre. La mise de feu se faisait bien évidemment grâce à une mèche.

La citadelle est également pourvue de différents produits rentrant dans la composition de la poudre ou bien permettant la réalisation d’engins explosifs et/ou incendiaires. Ainsi, l’on y trouve, du souffre (1075 kg) ; du salpêtre (6 kg) ; des tonneaux de charbon (3,5) ; de la térébenthine en pots (50) ; du suif en barriques (215 kg) ; de la cire jaune, des chandelles (574) ; de la poudre de plomb (3,5 kg) ; des barils à bourre (20) ; des fagots goudronnés [14] (80).

25 - Outils divers et autres matériels.

Dans ce dernier chapitre nous avons décidé de présenter le reliquat des objets figurant sur l’inventaire : il s’agit d’un ensemble assez hétéroclite d’outils et de matériels les plus divers. La plupart d’entre eux sont aujourd’hui communs et ne présentent pas d’intérêts particuliers, mais tel n’était pas le cas à cette époque où les machines n’existaient pas…

Ainsi, pour remuer la terre et aménager le terrain, avait-on besoin de nombreux outils de terrassiers. Dans le tome 2 de ses mémoires d’artillerie, Surirey de Saint-Rémy avait imaginé, pour Blaye, la dotation suivante : 220 bèches, 143 pic-hoyaux, 330 hoyaux, 55 pics à tête, 55 pics à roc, 77 pics à feuille de sauge, 165 serpes et 55 hacques, soit en tout 1 100 outils. En fait, cette estimation est largement dépassée dans l’inventaire puisqu’elle atteint 1509 outils de pionniers, 10 d’ouvriers, 68 de mineurs, 5 de forgerons et 935 manches seuls. Une telle dotation montre l’importance des travaux d’entretien des fortifications, mais aussi sans nul doute la prévision de l’importance du besoin de réparation en cas d’attaque.

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Différents outils du XVIIème.

Par Surirey de Saint-Remy.

Vient ensuite un lot conséquent de câbles, cordes et cordages destinés tant aux manœuvres de force liées à la manutention des grosses pièces d’artillerie, qu’à celle de toutes les charges lourdes de la citadelle (portes, plateau des ponts levis, etc.). Sont comptabilisés : 2 câbles (gros cordage en chanvre d’une longueur de 15 m à 16 m normalement utilisés pour amarrer les navires) ; 8 combleaux (cordage plus fin que le câble et plus long, utilisés pour charger et décharger les canons à l’aide d’une grue, appelée "chèvre") ; 160 paires de traits (cordages faisant partie du harnachement des chevaux et utilisés pour le transport des pièces d’artillerie et de leurs munitions) ; 40 menus cordages (toujours utiles…) et enfin 2 prolonges (longs cordages utilisés pour tirer une pièce d’artillerie en arrière ou bien pour la désembourber). Sont à rajouter à ce lot 2 chèvres et 3 crics.

S’y trouvent également différentes pièces de bois dont les dimensions ne sont pas précisées : 146 madriers, 100 planches de chêne, 100 planches d’orme, 126 pièces de bois à faire les essieux, 155 pieux ou piquets. Un tel stock montre la valeur accordée au bois sec et travaillé, mais aussi la précaution qui était prise compte tenu du fait du temps et du travail que représentait à l’époque le sciage.

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Différents systèmes de levage des pièces d’artillerie par Surirey de Saint-Remy.

Deux modèles de "chèvre" : l’une est équipée d’un palan, l’autre d’un véritable treuil.

Nous terminerons enfin la présentation de cet inventaire en citant une liste d’outil indispensable à la vie en autarcie d’une forteresse telle qu’elle était envisagée en cas de siège : 4 moulins à grain, 6 moules à faire des balles de mousquet et de fusil, 4 balances romaines, 1 balance avec ses poids de plomb, 4 seaux en fer, 18 lanternes, 3 fanaux (destinés à faire des signaux convenus à l’avance) et 20 clous pour emmancher les outils.

Pour conclure cette seconde partie que nous avons voulu la plus exhaustive possible, nous signalerons que seuls quelques objets n’ont pu être cités et éventuellement décrits car ils sont illisibles et donc incompréhensibles.

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La baïonnette à douille.

Invention de Vauban qui va entraîner la disparition des piques en 1703. (Source : musée de l’armée.)

Bibliographie :

Outre les ouvrages déjà cités dans la première partie, ont été consultés pour la rédaction de cet article :
- "5 siècles d’Infanterie" par le général Craplet, ADDIM, 1967 ;
- "Le Fantassin de France" par le général Bertin, SHAT/BIP, 1988 ;
- "Histoire de l’armée française" par Pierre Montagnon, Pygmalion, 1997.


Notes

[1Mot qui nous vient de l’italien "Fante", c’est-à-dire l’homme qui marche et qui combat à pied.

[2Ce nombre est tout à fait théorique. En effet, à cette époque, la majeure partie de l’armée du Roi se recrutait par le système des enrôlements "volontaires" fournis par le racolage. Le complément était obtenu à l’aide d’hommes choisis ou désignés par le biais des milices. Compte tenu de ce mode de recrutement, les désertions étaient fréquentes et l’effectif réel toujours inférieur au volume théorique.

[3Les Gardes Royales (3 840 hommes), les artilleurs et les sapeurs étaient inclus dans ce nombre. Ces deux dernières spécialités comprenaient alors le "Royal Artillerie" à 5 405 hommes, le "Royal Bombardiers" à 885 hommes, les 3 compagnies de "galiottes", les 2 de mineurs et celles des bateliers, soit en tout 6770 hommes.

[4A cette époque, la guerre ne se pratique que de mars/avril à la fin du mois d’octobre. Les armées entrent alors en campagne. La raison en est très simple : le soldat ne dispose d’aucun équipement pour se protéger du froid et des intempéries, en outre, les armées n’ont aucune réserve de nourriture tant pour les hommes que pour les animaux (fourrage). Ce laps de temps va donc être mis à profit pour se reconditionner et préparer la campagne suivante. Les régiments sont complétés en jeunes recrues, le matériel est réparé, l’on se réarticule selon les ordres du secrétaire d’État. L’attaque de Turenne à la fin du mois de décembre 1674 en Alsace est une action hors norme due au fait que le rapport de force ne lui est pas favorable et que la seule manière de vaincre consiste à prendre l’initiative pour surprendre l’adversaire. C’est ce qu’il va faire et réussir brillamment grâce à une infanterie rustique et particulièrement motivée par ce chef charismatique alors âgé de 60 ans...

[5Sous l’ancien régime, le caporal est un bas-officier (aujourd’hui on dirait un sous-officier) et l’anspessade un grade intermédiaire entre soldat et caporal. Rapportés aux grades actuels, le sergent (cette appellation vient du terme "serre-gens", rôle capital à une époque où l’ordre serré est essentiel pour la bataille) de l’ancien régime équivaudrait à peu près à celui d’adjudant, caporal à celui de sergent, voire de sergent-chef, et l’anspessade à celui de caporal et de caporal-chef. Le tambour quant à lui était destiné à transmettre les ordres à la troupe.

[6Devant peut-être son nom à Bayonne, la baïonnette est utilisée à la chasse depuis le XVIème siècle. Elle est composée d’une lame et d’un manche enfoncé dans le canon de l’arme à feu, qui devient ainsi un épieu servant à achever le gros gibier. Employée à la guerre vers 1640, la baïonnette à manche, une fois fixée, empêche le soldat de charger et de tirer. Vauban la dote d’une douille ou bague entourant le canon qui n’est plus obturé. Il la munit aussi d’un coude qui écarte la lame de l’axe de sortie de la balle. Ainsi, la baïonnette à douille n’a pas besoin d’être retirée pour recharger ou tirer. Elle est généralisée dans l’infanterie royale en 1689, d’abord sur les mousquets, puis sur les fusils.

[7Cet instrument, dénommé "fourquine", ne sera plus nécessaire avec les derniers modèles qui ont été fortement allégé.

[8Une balle sphérique en plomb de 25 gr propulsée à la vitesse initiale de 350 m/s par environ 13,5 gr de poudre.

[9Les bons capitaines entrainaient leurs tireurs selon une méthode simple basée sur l’appréciation des distances : lorsque l’ennemi arrivait à 300 toises (environ 600 m) de la position amie, les soldats devaient viser à hauteur de la pique ou du fer des drapeaux ; à 200 toises (environ 400 m), à hauteur de la pique ou du fer des espontons ; à 150 toises (300 m), en haut de la tête et aux chapeaux ; à 60 toises (environ 100 m) à la ceinture puis aux genoux si l’ennemi s’approchait davantage. Jamais il ne fallait viser plus bas.

[10Arme qui, en 1695, équipait déjà les armées étrangères depuis plusieurs décennies.

[11La platine à silex a été mise au point par des artisans de Lisieux, les LEBOURGEOIS, qui fabriquaient déjà des armes exclusives pour Louis XIII. D’autres systèmes de remplacement de la mèche avaient été imaginés ailleurs en Europe, mais très rapidement la platine à silex s’est avérée le plus performant et le plus facile à reproduire.

[12Les cartouches étaient des étuis en papier enfermant une balle et la quantité de poudre nécessaire à une charge.Pour tirer, le soldat doit déchirer le papier avec les dents...

[13Par armes d’hast, l’on entend toutes les armes dont le fer, quelle que soit sa forme, est monté au bout d’une hampe en bois.

[14Ce sont des fagots de bois secs enduits de poix et de goudron. De nuit ils sont enflammés puis jetés dans les fossés ce qui permet de voir ce qui s’y passe.



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