Accueil > Documentation > Articles > Les magistrats du parlement de Bordeaux et l’estuaire sous Louis (...)

Les magistrats du parlement de Bordeaux et l’estuaire sous Louis XIV

La samedi 27 juin dernier, les amis du vieux Blaye s’étaient donné rendez-vous dans les locaux aimablement prêtés, une fois de plus, par le syndicat viticole des Blaye-côtes de Bordeaux pour écouter une conférence ayant trait à l’attitude des magistrats du parlement de Bordeaux vis-à-vis de l’estuaire.

Caroline Le Mao, notre conférencière, était particulièrement qualifiée pour aborder un tel sujet. En effet, agrégée d’histoire, maître de conférences en histoire moderne, à l’université Michel de Montaigne Bordeaux 3, elle a consacré sa thèse à l’étude du Parlement de Bordeaux et de ses magistrats au temps de Louis XIV.

C’est avec beaucoup de plaisir que nous publions la version intégrale de sa conférence qui passionnera sans nul doute les membres de notre association qui n’ont pu être présents ce jour-là ainsi que tous ceux, qui de près ou de loin, s’intéressent à notre histoire locale.

Introduction.

Dans son étude des magistrats du Parlement de Bordeaux [1] de la veille de la Révolution, l’historien anglais William Doyle a pu avancer que l’on pouvait descendre les rives de la Garonne jusqu’aux portes de La Réole sans jamais quitter les terres parlementaires. Mais qu’en était-il, dès lors que l’on empruntait le chemin inverse ? Les rives de l’estuaire avaient-elles, elles aussi, étanché la soif de terre des magistrats du Parlement de Bordeaux ? Cette question peut-elle être posée avec pertinence pour le règne de Louis XIV, dont on sait qu’il fut difficile pour nombre de provinces, et pour Bordeaux en particulier ? Songeons en effet aux dernières attaques de la peste, bientôt remplacées par d’autres contagions, aux grandes crises démographiques, en particulier celle de 1693, ou encore aux troubles politiques, qu’il s’agisse de la Fronde ou des révoltes de 1675.

Au cours de cette période a priori bien sombre, en regard du brillant XVIIIe siècle, les magistrats du Parlement ne furent a priori pas mieux lotis que leurs contemporains. Cette compagnie, forte d’une centaine d’hommes, connut la défaite de la Fronde qu’elle avait pourtant instiguée et soutenue avant d’être dépassée par elle ; elle connut aussi un exil de quinze ans, de 1675 à 1690. Mais elle n’en demeurait pas moins l’élite de la cité, le point de mire de l’ascension sociale à laquelle pouvaient aspirer les plus chanceux et les plus fortunés. Et cette réussite s’affichait, aussi bien sur la façade des hôtels particuliers que dans les domaines de campagne, autant qu’elle se consolidait par la constitution de ces solides domaines immobiliers et fonciers que l’on voulait rentable.

Au sein de ce dispositif, quelle est la part de l’estuaire ? Après avoir précisé, par une approche croisée, la présence des magistrats le long de l’estuaire et la place de ces propriétés au sein des patrimoines parlementaires, on essaiera de comprendre comment les magistrats ont réussi à s’implanter sur les rives de la Gironde, et en quoi leur présence a pu contribuer à transformer le paysage.

JPEG - 60.2 ko
Caroline Le Mao

Nous tenons à remercier chaleureusement Mme Caroline Le Mao, qui a bien voulu nous autoriser à publier le texte de sa conférence.

1. Le magistrat et l’estuaire.

Présence parlementaire sur les rives de la Gironde.

La carte des propriétés des magistrats du parlements du Bordeaux au temps de Louis XIV nous permet de voir que si l’estuaire n’est pas un espace plébiscité, il n’est pas pour autant délaissé. La concentration est forte à la pointe de l’entre-deux-mers, en raison, tout simplement, de la proximité bordelaise. Mais les domaines des magistrats s’étalent aussi le long des deux rives, car avoir un accès facile à l’estuaire, c’était en effet s’assurer un moyen de transport commode non seulement pour les productions du domaine, pondéreux que l’on portait à la ville par des barques, ou des gabarres, mais aussi pour les déplacements personnels. Cependant, ce facteur joue plus en faveur de la rive gauche que de la rive droite, fort probablement pour des raisons de communication.

Ce déséquilibre rive gauche-rive droite s’explique aussi par l’inégalité des terroirs. Il suffit pour s’en convaincre de consulter la délibération des jurats de Bordeaux, d’octobre 1647, qui fixait les prix des vins de la sénéchaussée. Si les crus de Graves et de Médoc faisaient partie des mieux côtés (78 à 100 livres la barrique), le vin de Bourg se situait à un niveau en dessous (66-78 livres) et Blaye, avec ses barriques valant 54 à 72 livres, se plaçait parmi les crus les moins prisés.

Le Médoc commençait donc à attirer les magistrats. On rencontre, à Saint Laurent Médoc, les Fayet, propriétaires de la maison noble de Bernos, les Desnanotz, seigneurs de Carnet, et bien sûr les Ségur. Le long de l’estuaire de la Gironde se succèdent les propriétés des Monneins, à Bégadan, des Caupos, Cornut, Léglise et Massip à Saint Christoly en Médoc, les Pontac à Saint Estèphe avec la maison noble de Pez, puis les Dabadie, seigneurs de Beychevelle et Lamarque… Citons encore les Dalesmes, seigneurs de Parempuyre, qui côtoient les Ségur, barons de Margaux, les Pichon, les de Mons, baron de Soussans et Bessan, le baron d’Agassac Jacques de Pomiès, mais aussi des officiers moins connus comme Arnaud Licterie, propriétaire de la maison noble de Géronille et du fief de Duch, sur les paroisses de Macau et Ludon. Aussi, dès le second XVIIe siècle, le Médoc est-il déjà une terre de prédilection des magistrats du Parlement, ou tout du moins une partie du Médoc, car l’essentiel des domaines se situe le long de l’estuaire.

JPEG - 61.2 ko
Limite des Parlements.

Sur l’autre rive, la présence est plus ponctuelle mais néanmoins réelle. Les environs de Bourg et de Blaye attire quelques magistrats, pour certains durablement établis. Après avoir appartenu à Louis de Grimard, la maison noble et seigneurie de Thau, en la paroisse de Gauriac, passe aux mains de pas moins de cinq membres de la famille Dusault. De même, la seigneurie de La Salle en Blayais, situé près de Braud-et-saint-Louis passe des Métivier aux Brivazac. Ce sont au total huit familles différentes qui sont présentes dans cette zone.

Le fond de l’estuaire c’est-à-dire la pointe de l’entre-deux mers est aussi une zone qui attire aussi les magistrats. Ambès et ses alentours accueillent cinq familles parlementaires, et l’on pensera en particulier à Antoine de Lachèze, baron d’Ambès et vicomte de la Menaude, la baronnie passant dans la deuxième moitié du siècle aux mains des Malvin. De même, si l’on s’écarte un peu, Ambarès attire cinq familles, en particulier la maison noble de Peychaud, qui a appartenu aux Fayet et aux Dusault.

Présence de l’estuaire dans les patrimoines des magistrats.

Quelle est la place de l’estuaire dans ces patrimoines parlementaires ? Il est très difficile de proposer une réponse univoque. Tout juste peut-on avancer que les implantations exclusives sont rares, et que les propriétés de l’estuaire font généralement partie d’un ensemble qui peut se caractériser par une réelle dispersion géographique. Mais de fait, les situations sont extrêmement diverses. Un magistrat comme le premier président Arnaud de Pontac, bien sûr connu comme le propriétaire de château Haut-Brion, dans les graves, possède aussi les seigneuries de Salles, Belin et Beliet, dans les landes, qui forment un tout cohérent. A ces deux noyaux, il ajoute encore la maison noble de Pez, près de Saint Estèphe, et la seigneurie de Bisqueytan, en Entre Deux Mers, deux biens de rapport situés dans l’orbite bordelaise et présentant une vocation viticole. Dans ce cas de figure, la propriété de Saint-Estèphe est un bien périphérique. Mais à l’inverse, chez Jean Pierre Dabadie, le cœur de la propriété est en Médoc, puisqu’il est baron de Lamarque, de Beychevelle, d’Ambleville, mais aussi propriétaire de la maison noble d’Allard Suduirault, en Sauternais.

Et que dire de Jeanne de Gascq, veuve Ségur, qui fonde sa richesse sur les vignes du Médoc. Le règlement de la succession, fait en 1704, estime la fortune à plus de 430 000 livres [2] , réparties comme suit.

Le patrimoine urbain n’est pas absent, mais il n’est constitué que de l’hôtel urbain, flanqué de quelques maisons et échoppes attenantes louées à des particuliers, et l’ensemble ne valait que 30 000 livres, soit à peine 10% des biens de campagne. La dame était l’heureuse propriétaire des maisons nobles de Laffitte et Calon, en Médoc, respectivement estimées à 180 000 et 100 000 livres. L’appréciation des vins, encore présents dans les chais, confirme que là était bien la richesse de la famille. Celui de Laffitte se vendait alors 270 livres le tonneau, et il en restait encore 57 de l’année passée, soit un capital de 14 580 livres. On espérait alors de la prochaine récolte, quitte de tout frais, environ 15 000 livres, et il fallait encore ajouter à tout cela les vins de Calon, dont il n’est quasiment pas fait mention dans cet état.

Ce cas est certes extrême et s’explique par la valeur que peuvent atteindre ces domaines du Médoc. Mais les propriétés de l’autre rive pouvaient elles aussi être le cœur d’une fortune parlementaire. Songeons par exemple à Louis de Grimard, solidement établi dans la région de Gauriac, puisqu’il tient la maison noble de Pujols, dans la juridiction de Bourg, la seigneurie de Thau, dans la paroisse de Gauriac, et un bien à Saint-Ciers de Canesse. Mais il est aussi le propriétaire de la maison noble de Larocque, à Saint-Christophe des Bardes, et de la baronnie de Tarnès.

JPEG - 40.5 ko
Les biens de Madame Segur en 1704

2. Les modes d’implantation des magistrats sur les bords de l’estuaire.

L’achat de gros domaines constitués.

Les gros achats sont rares, mais ils existent. Les magistrats profitent en effet souvent des "dépouilles" des vieilles familles de la noblesse d’épée. A Bordeaux, le démembrement des propriétés de la famille d’Épernon fit la joie de bien des magistrats, qui purent à cette occasion, prendre pied le long de l’estuaire. En 1661, après la mort du deuxième duc d’Epernon et de son fils, qui l’avait précédé de trois ans, le patrimoine revint à Jean Baptiste de Foix, duc de Randan, puis, dès 1665, à Henri François, qui dût liquider une partie des terres pour rembourser les dettes. C’est ainsi qu’en 1692, la baronnie de Lamarque fut cédée au président aux Enquêtes Jean Pierre Dabadie, qui acheta aussi, neuf ans plus tard, la terre de Beychevelle. Dans les décennies suivantes, cette volonté d’acquérir des domaines déjà constitués perdure. Le rôle du Vingtième des officiers du Parlement mentionne fréquemment de "récents achats", effectués au cours entre 1735 et 1755. Citons les 52 000 livres concédées par le conseiller Chatard pour un vignoble de dix hectares, dans la paroisse du Pian, ou encore le conseiller Lombard, qui acquiert à Ambarès un domaine payé 76 000 livres.

Mais le plus souvent, ces achats ne constituaient que le premier pas de l’implantation dans la zone, une sorte de point d’appui pour engager un remembrement de plus ou moindre importance. C’est ainsi que Jean Pierre Dabadie reprend un pré acheté 744 livres par le curé de Saint Laurent en Médoc, car celui ci dépend de la seigneurie de Lamarque, en Médoc. Le seigneur peut en effet revenir sur les ventes faites durant les 29 années précédentes, et cela est valable même si le seigneur change. En d’autres termes, dans le cas d’une vente, le nouveau propriétaire peut racheter les terres aliénées par son prédécesseur, qui pouvait avoir cédé, par manque d’argent, de petites parcelles, avant de se décider à tout vendre. Or les magistrats, seigneurs avisés, coutumiers de la pratique juridique, savaient ainsi user du droit de prélation, qui permettait de se substituer à l’acquéreur d’un bien immobilier vendu par un parent (retrait lignager) ou relevant de la mouvance de la seigneurie (retrait féodal).
De même, les magistrats déjà installés sur l’estuaire dans des domaines solidement établis, "arrondissaient" à l’occasion leur propriété, bénéficiant des opportunités qui pouvaient se présenter, ou réduisant les dernières enclaves. Ces remembrements d’une ampleur plus limitée viennent en fait simplement compléter, peaufiner le gros œuvre. Il en va ainsi à Issan. Lorsqu’en 1644, Marguerite de Lalanne, veuve du conseiller Pierre d’Essenault, acquiert par échange un pré à Cantenac, elle explique que son château d’Issan est entouré de grandes possessions au milieu desquelles est le pré ; or, la dame a commencé un mur pour enceindre le tout, et a engagé 6 000 livres de travaux. Mais si dans ces cas, les remembrements sont généralement ponctuels, visant à arrondir le domaine, on assiste aussi parfois à la composition, quasiment ex-nihilo, de domaines complets.

JPEG - 52.5 ko
Les propriétés des magistrats du parlement de Bordeaux.

Constituer des propriétés.

Les magistrats ont été les artisans d’une patiente politique de composition d’un terroir cohérent. On a souvent insisté sur cet aspect pour le XVIIIe siècle. Robert Forster en comparant les rôles du Vingtième et les listes des biens des émigrés en 1790, a pu établir le développement des domaines proches, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et Gérard Aubin, dans son étude de la seigneurie en Bordeaux a aussi parfaitement montré comment les magistrats pouvaient utiliser l’endettement paysan en faisant jouer leurs privilèges seigneuriaux, en exerçant le retrait féodal ou en réclamant en une seule fois les arrérages de rentes. Mais en l’espèce, la pratique du siècle des Lumières est le fruit d’un héritage pluriséculaire. Comme le montre très bien René Pijassou dans sa remarquable étude sur le vignoble médocain, Château Margaux est l’œuvre patiente de la famille de Lestonnac. Entre 1572 et 1584, Pierre de Lestonnac, alors jurat de Bordeaux, procéda à un remembrement de ses terres médocaines au moyen d’une trentaine de contrats. Par échanges avec des paysans de Margaux, Ludon et Soussans, il constitue un ensemble cohérent au "Puch Saint Peyre". Mais en reprenant ce dossier, nous avons pu démontrer que l’essentiel du travail fut l’œuvre de sa fille, Olive de Lestonnac, épouse puis veuve du premier président au parlement, Marc-Antoine de Gourgues.

JPEG - 123.2 ko
Les acquisitions d’Olive de Lestonnac

C’est elle qui a procédé au plus grand nombre d’achats, soit 23 en 44 ans.

A la même époque, non loin de là, la famille de Mullet opère un travail similaire dans la seigneurie de La Tour Saint Mambert, à Pauillac. Arnaud de Mullet, président aux Enquêtes du Parlement, réunit les parcelles qui appartenaient jusqu’alors à différentes "co seigneurs", devenant ainsi le seigneur unique de La Tour de Saint Mambert. Son œuvre est poursuivie par son fils, Denis, Avocat Général à la cour. Après avoir procédé à une recension exacte de ses droits, qui se traduit par la réalisation de quatre terriers successifs à la fin du XVIe siècle, il se lance dans une campagne systématique de rachat des tenures voisines, entre 1639 et 1655. Durant cette seule année, il passe près de 40 contrats, pour des parcelles dont la valeur oscille entre 7 et 400 livres et débourse la somme totale de 3500 livres. L’exemple des Mullet et du château Latour est bien connu, mais il n’est pas unique.
Nous pouvons ajouter d’autres cas, comme celui du conseiller au Parlement Guillaume de Mons, propriétaire de la baronnie de Soussans, qui réalise exactement le même travail, sur le même terroir, en ayant recours aux procédures d’échange. Il conclue ainsi, en 1648 et 1649, 33 contrats d’échange concernant son bien de Soussans. La volonté de reconstituer un ensemble cohérent se lit parfaitement. Guillaume de Mons cherche à obtenir l’ensemble des biens situés au lieu dit « aux Puchs », mentionné dans 23 contrats, et à « La Forcade », cité dans 9 contrats. Les échanges portent parfois sur des parcelles extrêmement exiguës : une rège de vigne achetée 40 sols contre deux règes de bois. 24 de ces échanges font l’objet d’une estimation, s’échelonnant de 40 sols à 156 livres, pour une valeur moyenne inférieure à 70 livres. En 1647, il profite des dettes de Jeanne Jaureguiberry pour lui acheter une pièce de terre et pré, paroisse de Soussans, et une autre dans le même tènement, pour 600 livres, déduites des 1200 dues par la dame à Pierre de Mons, père de Guillaume. En 1675, les habitants de la paroisse de Soussans délaissent le chemin et droit de passage qui sépare les possessions du seigneur « de coustaut » et « du puch », et consentent à ce qu’il ferme le dit chemin. On a donc chez ces deux hommes, magistrats du Parlement et propriétaires en Médoc, des pratiques parfaitement similaires. Signalons enfin que ce qui se pratique le long de l’estuaire n’a rien d’original, et doit être rapproché de ce s’opère à la même époque dans le terroir des Graves.

3. Les magistrats du parlement de Bordeaux participent à la transformation du paysage et à la mise en valeur des terres bordant l’estuaire.

L’assèchement des marais.

JPEG - 135.5 ko
Réglementation relative à l’assèchement des marais sous l’ancien régime.

On ne dira qu’un mot de la participation des magistrats à ces opérations car celle-ci reste relativement limitée ; l’envergure de ce type d’entreprise dépassait en effet assez nettement les capacités d’individus isolés et de fait, en Bordelais, l’essentiel avait été réalisé au tout début du XVIIe siècle. Henri IV donna l’impulsion en Bordelais, en concédant au Flamand Bradley le dessèchement général des marais de Guyenne, par édit du 28 avril 1599. Année après année, l’entreprise progressa, la seigneurie de Lesparre et le bas Médoc furent ainsi assainis. Puis ce furent les marais de Blaye, de Bordeaux, Bruges, Ludon, Parempuyre, auxquels il faut encore ajouter ceux de Bacalan et de l’archevêché. Dans ces travaux, les élites avaient cependant leur part, mais il s’agissait souvent de financiers. On pensera à l’intérêt manifesté par les financiers du temps, comme par exemple Jacques Amproux et Olivier Bidé, qui s’occupèrent des marais de Maillezais ou à Paul Legoux qui participa en 1629 à l’assèchement d’une zone située entre Marans et l’Aunis et s’adjoignit Olivier Bidé pour assainir les marais de La Palus, le long de la Gironde, près de Blaye. Les quelques opérations réalisées par les magistrats bordelais se situent en fait un peu loin de l’estuaire. L’opération la plus proche géographiquement est celle menée par la famille de Pomiès, propriétaire de la baronnie d’Agassac, qui participa aux travaux des marais de Ludon. Les papiers remis lors de la licitation de la terre, en 1714, comprennent en effet un contrat pour le dessèchement d’un marais signé le 16 mai 1644 et un autre, daté du 14 juillet 1672. Dans la même zone, citons les initiatives du conseiller au Parlement Jacques Dalesmes, seigneur de Parempuyre. En 1642, il s’accorde avec les habitants de la zone concernée et Jacob Alefsen, marchand flamand chargé de l’opération, pour définir les bases du contrat. Jacques Dalesmes concède alors trente pas de terre de large pour faire un canal et un chemin pour ceux qui voudront habiter dans le marais. La rente de 9,5 sols de fouage est alors réduite à 6, mais les tenanciers s’engagent en échange à verser 2 deniers d’exporle à muance et 8 sols de rente foncière. L’assèchement de la zone devra être réalisé sous deux ans, sans que le seigneur soit tenu d’y contribuer ; après trois ans, il s’engage à participer à l’entretien, à raison d’un sol par livre, selon la superficie enclose.

JPEG - 458.9 ko
Château d’Agassac.

La construction de somptueux châteaux.

Les magistrats contribuent aussi à modifier la physionomie de l’estuaire en modifiant les châteaux hérités, ou en se faisant eux-mêmes bâtisseurs de châteaux. Les travaux réalisés révèlent les nouvelles orientations du temps. On cherche tout d’abord à gommer le caractère médiéval défensif des demeures. Cette politique est suivie par les Grimard au château de Thau, à Gauriac, où les aménagements du XVIIe siècle nuancent les allures de forteresse que présentait le lieu, notamment du côté de la façade nord, constituée de tours rondes munies de canonnières. On remarquera en outre une recherche constante de la lumière, de l’ouverture sur l’extérieur qui réduit à néant la logique défensive médiévale d’un renfermement sur soi. Le XVIIe siècle est celui des croisées nombreuses et larges, qui éclairent les intérieurs. Les transformations apportées à Agassac par les Pomiès sont certes modestes, mais répondent à ces principes. Le gros quadrilatère cantonné de quatre tours, datant d’environ 1300, reçoit des fenêtres supplémentaires qui font entrer la lumière. De la même manière, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, le président Dabadie rachète un château de Lamarque désormais transfiguré, les d’Epernon ayant fait agrandir les croisées et poser des balcons.

JPEG - 84.3 ko
Château Peychaud.

Mais parfois, l’opération est de bien plus grande envergure. Nous avons évoqué précédemment le cas de la maison noble de Peychaud. Peychaud est un château reconstruit par les Fayet en 1680. Là, le corps rectangulaire sans étage se termine à chaque bout par deux gros pavillons carrés à un étage, présentant une toiture élevée, en ardoise. L’ensemble est complété par des tourelles rondes, elles aussi à un étage, placées de chaque côté et coiffées de petits dômes de pierre de taille. La symétrie est ainsi parfaite, et c’est tout naturellement que le regard se porte sur le point central du corps de logis. Les ailes en retour n’existent plus mais on sait qu’au XVIIe siècle, des bâtiments d’exploitation, situés à proximité immédiate du logis, complétaient l’ensemble.

Mais c’est surtout dans le Médoc que ces châteaux commencent à fleurir. On pensera au domaine d’Issan, dont le propriétaire, le conseiller d’Essenault, choisit de faire raser le vieux château fort pour y construire, au XVIIe siècle, le château que l’on peut encore voir aujourd’hui. Cependant, le phénomène n’en est encore qu’à ses débuts. Comme le souligne Gérard Aubin, la carte de Claude Masse, levée entre 1707 et 1723, ne fait encore apparaître que six châteaux de ce type en Médoc ; à la fin du siècle, celle de Belleyme en compte trente…

En conclusion.

Comme on vient de le voir, les magistrats du parlement de Bordeaux commencent à s’intéresser sérieusement aux rives de l’estuaire dès le XVIIème siècle.
Et ce n’est bien sûr que le début.

Au fil du temps leur appropriation de ces espaces ne fera que croître, les mettant en valeur sans discontinuer et participant ainsi de manière très sensible à leur façonnement et à leur recomposition.

Une réalité cependant commence à se faire jour : le déséquilibre entre la rive gauche et la rive droite, cette dernière prenant une importance de plus en plus grande.
Quoi qu’il en soit, l’action des magistrats du parlement de Bordeaux, élite culturelle, économique et financière du pays, aura marqué profondément les rives de l’estuaire et les traces de leur œuvre est encore visible aujourd’hui.

JPEG - 505.9 ko
Château Pichon Longueville Baron à Pauillac.

Notes

[1Le Parlement de Bordeaux, conséquence directe du retour de l’Aquitaine à la Couronne de France à la fin de la Guerre de Cent-ans, était une cour souveraine qui statuait en dernier ressort, évitant ainsi aux habitants de la Guyenne d’aller se faire juger à Paris.
Le ressort du Parlement dépassait les frontières du seul Duché de Guyenne et comprenait la Gascogne, les Landes, l’Agenais, le Condomois, le Pays de Labour, le Limousin, le Périgord, et le Bazadais. Mais aussi selon les périodes, la Saintonge et le gouvernement de la Rochelle, l’Angoumois, le Limousin et le Quercy. Son étendue couvrirait aujourd’hui le ressort de la Cour d’Appel de Bordeaux tout entier, ainsi que celui des Cours d’Agen, de Toulouse, de Pau et de Poitiers pour partie.
Cette institution créée en 1462 et dissoute en 1790 a permis aux élites intellectuelles bordelaise, mais aussi régionales de rayonner, parfois bien au-delà de nos frontières. Montaigne, Montesquieu bien évidemment, mais aussi Pierre de Brach ou Dupaty ont été des membres du Parlement de Bordeaux.

[2Pour se faire une idée sur la valeur d’une telle somme, il faut garder à l’esprit qu’une portefaix œuvrant au port de Bordeaux gagne une livre par jour.



Version imprimable de cet article Version imprimable

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette