Accueil > Documentation > Articles > Des prisonniers allemands dans la citadelle, pendant la première guerre (...)

Des prisonniers allemands dans la citadelle, pendant la première guerre mondiale.

C’est une évidence, l’histoire de la citadelle de Blaye ne se résume pas à celle du verrou de l’estuaire construit sous l’égide de Vauban à la fin du 17ème siècle et ne se termine pas non plus avec la libération de la duchesse de Berry le 8 juin 1833.

Si ces deux épisodes suscitent le plus d’intérêt chez les visiteurs, c’est qu’ils comptent parmi les plus emblématiques de l’histoire de notre ville et qu’aujourd’hui encore des murs majestueux sont là pour en témoigner.

Toutefois, il importe de ne pas se fier uniquement à ce que l’on voit. L’histoire de la citadelle est également riche de périodes fastes et joyeuses, comme de moments difficiles et particulièrement douloureux pour les hommes qui les ont vécus.

Et de ces moments-là il ne subsiste aucune trace visible.

Ainsi en est-il d’une époque assez méconnue pendant laquelle notre citadelle a servi de camp d’internement pour prisonniers de guerre. C’était au cours du premier conflit mondial, il y aura bientôt un siècle...

JPEG - 233.2 ko
Prisonniers allemands en 1914

Cette photo, prise à Reims, date de la fin de la bataille de la Marne à la mi-septembre.
(Sources : grande-guerre.org)

Généralités.

Pendant le premier conflit mondial, l’on estime entre six et demi et sept millions d’hommes le nombre total de prisonniers fait par les armées belligérantes.

Il faut souligner l’extrême difficulté à laquelle l’on est confronté, dès lors que l’on cherche à obtenir des données précises sur ce thème… Même le Comité International de la Croix-Rouge à Genève (CICR) affirme ne pas disposer de chiffres précis.

Une chose est néanmoins certaine, pendant la Grande guerre, l’armée française a fait environ 500 000 prisonniers, essentiellement des Allemands, et en 1918, un peu plus du tiers d’entre eux (125 000 selon les estimations d’une étude réalisée pour la chaîne de télévision Arte) étaient encore internés.

Ces prisonniers étaient gardés dans une cinquantaine de camps principaux et dans plus de quatre cents détachements. Ces différents lieux de détention étaient répartis sur l’ensemble du territoire national, y compris en Afrique du nord, et le nombre exact de prisonniers qui y étaient enfermés variait en permanence, notamment en raison de la conduite des opérations (en cas de succès on pouvait avoir un afflux subit de prisonniers), des capacités d’hébergement répondant à une certaine exigence de sécurité mais également en fonction des besoins de main-d’œuvre car il fallait pallier le manque de bras occasionnés par le départ au front des forces vives de la nation.

La citadelle de Blaye comptait parmi les camps d’internement principaux. Un autre camp se trouvait à Bassens, les détachements les plus proches étaient situés à Pauillac-Trompeloup, à Villenave d’Ornon, à Saint Médard en Jalles et à Saintes.

JPEG - 214.1 ko
Copie de carte postale d’époque

Sources : Société des Amis du Vieux Blaye.

Le cas de la citadelle de Blaye.

Nous retranscrivons en l’état, le texte que P.Birolleau-Brissac consacre à ce sujet dans son livre " Histoire de Blaye".

Dès le lundi 31 août 1914 arrive à Blaye le premier convoi de blessés ; il y en a cent dont dix-neuf Allemands. A dix heures du soir, le train qui les amène entre en gare ; on fait aux malheureux un accueil enthousiaste et on les répartit aussitôt dans trois centres : l’hôpital, le pensionnat Legouvé et la maison de M. Lacroix, cours de la République.

Le même jour, vingt et un prisonniers allemands dont deux officiers aviateurs sont conduits à la Citadelle. Des cris hostiles les accueillent : "A mort ! A l’eau ! Assassins ! Bandits !"

Le 12 septembre arrivent trois nouveaux convois de prisonniers allemands : 25, 119 puis 136. Il y a, à ce jour, 419 prisonniers à la Citadelle, dont une vingtaine de blessés. La semaine suivante, le nombre atteint 1200 ; 14 sont morts depuis le début de leur internement, bien d’autres rendront leur dernier soupir à Blaye, car ils arrivent en un piètre état et déjà le manque de médicaments, d’antiseptiques notamment, se fait cruellement sentir. Les anesthésies deviennent impossibles et pourtant les amputations se succèdent à la Citadelle. Les malheureux hurlent de douleur et on entend leurs cris monter lugubrement sur la ville dès qu’on atteint les rues du centre. On ne résiste pas à un tel supplice et les prisonniers, épuisés par le long voyage qui les a conduits sur les bords de l’estuaire, et soignés avec des moyens de plus en plus réduits, succombent à leurs horribles blessures.

On les enterre au fur et à mesure dans le cimetière de Collinet et, en guise de protestation, aucun secours religieux ne leur est donné. Les cercueils sont suivis par un groupe de prisonniers et encadrés d’un piquet d’honneur formé par les officiers captifs. L’oraison funèbre est courte, c’est la même pour tous : "Camarade, s’il est triste de mourir loin de sa famille, il est réconfortant et glorieux de se sacrifier pour la patrie et pour son souverain."

André Lafon, dans une lettre adressée à François Mauriac, évoque cette pénible ambiance d’octobre 1914 à Blaye : "Sur les douze cents prisonniers infligés à notre petite ville, trois cents sont blessés, et la plupart atrocement ; il n’y a plus de place, plus de pansements ; ces malheureux sont dehors, sous des tentes, dans les fossés du fort et la plus horrible puanteur les environne. Ils sont blessés et pansés depuis six ou sept jours et il n’y a pas assez de mains charitables pour verser le baume sur tant de membres rompus."

Le 30 septembre 1914, le ministre de la Guerre, Millerand, accompagné d’un officier supérieur, vient à deux heures trente de l’après-midi visiter le dépôt de prisonniers de la Citadelle.

Les prisonniers allemands continuent à affluer. La municipalité, malgré la gravité de l’heure et peut être à cause d’elle, ne renonce pas aux travaux de réfection du port. La construction des appontements de grande navigation, dont le projet avait été mis au point en juillet 1913, sera effectuée en vue du développement futur de Blaye et pour occuper la main-d’oeuvre du pays environnant en ces difficiles circonstances.

Un nouveau convoi de 1500 prisonniers allemands arrive à la Citadelle, le mardi 28 septembre 1915 à neuf heures du matin. Ces hommes proviennent des récents combats de Champagne et de l’Artois. Les Blayais sont satisfaits, c’est humain, car ils savent les souffrances qu’endurent les nôtres. L’existence au milieu des barbelés, dans la boue et la vermine est dure. C’est le royaume de l’horreur : attaques et contre-attaques se succèdent, meurtrières. "La ligne de feu,
c’est le bord d’un espace désert où la mort seule habite...
", écrit Paul Cazin dans L’Humaniste à la guerre.

Cependant, à l’arrivée des nouveaux prisonniers, pas un cri n’est proféré à leur adresse, mais on note avec un évident contentement que les forces vives de l’armée ennemie ne sont plus là : beaucoup d’hommes de trente-cinq à quarante-cinq ans, et des jeunes de seize et dix-sept ans. Le front oriental absorbe une grande part des armées allemandes.

Les prisonniers allemands du dépôt de la Citadelle sont employés chez l’habitant et dans les usines ; ils remplacent un peu la main-d’œuvre absente. Chaque matin, des "commandos" partent vers l’usine Desmarais, la briquetterie du cours Bacalan, l’usine Humareau, la carrière du Monteil, les exploitations agricoles avoisinantes. La surveillance se trouve ainsi un peu relâchée, si bien que l’un d’eux tente de s’évader le 11 juin. Il est repris à Villeneuve et ramené à Blaye.

La Citadelle de Blaye voit son effectif de prisonniers, allemands jusqu’ici, s’augmenter de Russes. Après la défection de leur pays, ceux-ci, venus par Odessa sur le front français, ne veulent plus combattre : on les met donc en résidence surveillée dans des camps ! [1]

Les événements se précipitent dans la zone des opérations : le 18 juillet, c’est la deuxième victoire de la Marne, qui marque le début de la grande offensive alliée dirigée par Foch. L’ennemi, harcelé sur tous les points du front, recule. En Macédoine, en Syrie, en Italie, les alliés sont victorieux. L’Allemagne est en révolution : pour éviter un désastre total, elle demande l’armistice qui est signé le lundi matin 11 novembre 1918, à cinq heures quarante minutes. Les hostilités cessent sur tout le front ce même jour à onze heures du matin.

Le dimanche suivant, un Te Deum d’action de grâce est chanté à Saint-Romain, et l’après-midi, un défilé d’enfants se dirige solennellement vers le cimetière pour fleurir les tombes des Blayais morts pour la Patrie. Les blessés en traitement à l’hôpital, qui ont eu ce jour-là un menu de fête, reçoivent aussi la visite de ces enfants qui vont ensuite à la Citadelle chanter une vibrante Marseillaise devant le camp des prisonniers allemands dont le nombre atteint maintenant six mille.

Pour conclure.

La situation matérielle des prisonniers allemands détenus dans la citadelle de Blaye était-elle pire qu’ailleurs ? Probablement que non…

En effet, les choses se passaient de la manière suivante. Une fois prisonniers, les soldats ennemis étaient évacués vers l’arrière du front où certains d’entre eux étaient interrogés par les officiers de renseignement chargés d’estimer la situation adverse. Si une partie des prisonniers restait stationnée pas très loin du front, la plupart d’entre eux était assez rapidement répartie en fonction des critères énoncés plus haut.

Nonobstant les règlements internationaux, qui d’ailleurs à cette époque traitaient essentiellement des soins à apporter aux blessés, la vie de prisonnier dans un pays en guerre, n’a jamais été et ne sera jamais facile… A l’inévitable privation de liberté, il faut ajouter la malnutrition, le manque de soins et d’hygiène, la promiscuité, l’obligation de travailler pour l’ennemi, les vexations diverses… Bref, des conditions de vie misérables qui faisaient d’ailleurs amèrement regretter leur geste à ceux qui s’étaient constitués prisonnier pour échapper à l’enfer des combats…

D’autant plus que pour certains la situation a duré assez longtemps puisque les derniers prisonniers allemands ne seront rendus à leur pays qu’au tout début de 1921, les autorités françaises ayant cherché à faire pression sur l’État allemand pour qu’il accepte le traité de Versailles et notamment ses clauses économiques et financières.

Et la situation devint encore plus pénible pour ceux employés, comme les travailleurs chinois, au nettoyage des champs de bataille (récupération des corps et des munitions non explosées).

D’autres travaillaient en Afrique du Nord où ils étaient chargés de la construction de routes. [2]

Enfin, s’agissant des soldats allemands décédés à Blaye et enterrés au cimetière municipal, les restes de leurs dépouilles furent transférés, pendant l’entre deux guerres, au carré militaire de Bruges (Cimetière Nord, 111 Avenue Jean-Jaurès, Bordeaux Bruges), où elles ont rejoint celles des quelques 192 prisonniers allemands décédés pendant leur internement en Gironde.


Notes

[1Le cas des prisonniers russes est un peu plus complexe que ne le sous-entend P.Birolleau-Brissac : en effet, ces derniers étaient partagés entre Rouges (pro-révolutionnaires) et Blancs (antirévolutionnaires). Il fallut rapidement les séparer et même parfois envoyer la troupe et tirer au canon pour rétablir l’ordre et le maintenir... C’est notamment ce qui se produisit au cours de l’été 1917, au camp militaire de La Courtine, où plusieurs milliers de Russes étaient internés.

[2Après l’armistice, une vingtaine de détachements subsistait encore en Afrique du nord, essentiellement en Algérie.



Version imprimable de cet article Version imprimable

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette