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La longue histoire de notre hôpital.

Depuis la fin de l’année 2011, l’hôpital de Blaye a changé de nom.

Sous l’impulsion de technocrates avides d’un modernisme mal placé et plus soucieux de laisser une trace de leur passage aux affaires que de sauvegarder le patrimoine historique de notre ville, les termes de "St Nicolas" et de "Blaye" ont été purement et simplement abrogés.

Désormais notre hôpital se nomme "Centre hospitalier de la Haute-Gironde".

Cette appellation est neutre et bien en phase avec la tendance actuelle qui consiste à "faire dans le politiquement correct", c’est-à-dire à supprimer les marques du passé pour ne présenter qu’une image dénuée de toute référence, donc susceptible de ne froisser personne et de plaire au plus grand nombre.

Pour faire face à cette démagogie bien dans l’air du temps, la Société des Amis du Vieux Blaye veut rappeler à ceux qui sont à l’origine de cette décision inique l’histoire multiséculaire d’un établissement qui ne leur appartient pas et dont ils ont simplement la charge.

Pour cela, il nous a paru intéressant de citer l’allocution prononcée par le fondateur de notre association, Paul Raboutet, la veille de Noël 1957, à l’occasion du septième centenaire de la création de l’hôpital de Blaye.

La veille de Noël 1257, un descendant de notre célèbre troubadour, Jauffre Rudel V, comte de Blaye et dame Mabille, son épouse, "voulant pour le salut de leur âme et le soulagement des âmes au purgatoire, créer l’œuvre la plus agréable à Dieu entre toutes les œuvres de charité", décidaient de fonder à Blaye, un hôpital, auquel ils affectaient le revenu de trente-quatre journaux de terre [1].

Mais Jauffre Rudel V et sa femme moururent peu après, alors que la construction n’était pas encore achevée.

Leur fils, Girard Rudel de Blaye, désireux de réaliser le vœu de son père et de sa mère, confirmera un an plus tard, par acte authentique en date du 31 décembre 1258 la donation faite par ses parents pour l’édification de cet hôpital.

Craignant toutefois que l’instabilité de la vie ne lui permit pas de mener l’œuvre à bonne fin, Girard Rudel céda tous ses droits de propriété à Géraud de Malmort, archevêque de Bordeaux. Il ajouta à la donation de ses parents "de la bonne terre pour y planter de la vigne qui pourrait annuellement rapporter vingt-cinq tonneaux de vin, ainsi que des prairies suffisantes pour nourrir quatre bœufs et deux chevaux" et supplia l’archevêque de prendre, lui et ses successeurs, le dit hôpital sous sa dépendance et sa protection.

Conformément à la volonté de Girard Rudel, les archevêques de Bordeaux furent pendant près de deux cents ans, les possesseurs de l’hôpital de Blaye, alors dénommé "hôpital del Lando" (hôpital de la lande).

Malheureusement, ni les archives municipales, ni les archives départementales ne possèdent de documents susceptibles de nous renseigner sur l’activité de l’hôpital en ces temps lointains. Tout ce que l’on sait, c’est qu’au début du 15ème siècle, il était appelé "hôpital de la peste" ou encore "la Maladrerie", ce qui permet de penser que de nombreux pestiférés et lépreux y furent soignés.

Vers le milieu du 15ème siècle, l’archevêque de Bordeaux céda à l’abbaye de Saint-Romain l’hôpital qui devint un prieuré dépendant de ce monastère.

L’organisation de l’établissement était alors fort incomplète. Ce n’est que le 11 décembre 1663 que le duc de Saint-Simon, gouverneur de Blaye, pose l’institution d’un règlement, qui fut approuvé le 15 mai de l’année suivante par le parlement de Bordeaux.

Aux termes de ce règlement, était constitué un conseil de direction de l’hôpital. Ce conseil était composé de neuf membres : le lieutenant du roi, le juge, le procureur du roi, le maire, deux anciens jurats [2], le receleur ou contrôleur du convoi [3]et un notable, ecclésiastique ou bourgeois, qui était syndic [4], et, en cette qualité tenait le registre des délibérations du bureau, et ouvrait les boîtes des pauvres et des malades établies dans les bureaux du Convoi.

Le bureau se réunissait tous les quinze jours. Le médecin avait voix délibérative. L’hospitalier recevait les malades pauvres sur les billets délivrés par un membre du conseil. Le trésorier était élu tous les ans. Une commission nommée par le conseil était chargée de visiter l’hôpital à des époques déterminées.

Les apothicaires de Blaye, alors au nombre de sept, devaient fournir les drogues et médecines, chacun à tour de rôle. De même, tous les chirurgiens de la ville - on en comptait dix – devait servir l’hôpital successivement, chacun pendant trois mois et à raison de 45 livres par an.

C’est en 1665 que l’hôpital devint civil et militaire. Aux termes d’une convention en date du 15 février de cette année-là, "il doit recevoir les soldats malades de la garnison sur des billets signés par le duc de Saint-Simon et en leur fournissant la solde que leur alloue le roi".
Dans les registres des délibérations du conseil de direction de l’hôpital, celui-ci est alors seulement désigné sous le nom d’hôpital de Blaye, jusqu’au 16 avril 1667, date à partir de laquelle, sans qu’en soit mentionné la raison, il est placé sous le vocable de Saint-Nicolas.

Le soin des malades, confié de temps immémorial à un hospitalier [5] aidé de deux femmes salariées, laissait beaucoup à désirer et de graves abus étaient assez fréquents. C’est ainsi qu’en juillet1688, l’hospitalier un nommé Grandchamp, dut être chassé pour "avoir faict coucher dans le dict hôpital des femmes et filles de mauvaise vie sans le sceu du syndic et avoir faict un commerce infâme".

Ainsi, nous révèle encore le registre des délibérations, le 1er janvier 1690, "sur le rapport du syndic qu’il serait très avantageux de remplacer l’hospitalier qui n’exerce ses fonctions que pour y faire des bénéfices, par deux filles pieuses et sans esprit de lucre qu’il a obtenues des directeurs de Bordeaux, que les demoiselles Marie-Anne Binaud et Catherine Boutin, se rendissent à Blaye. Le bureau accepte ces dames pour hospitalières, leur adjoint un valet et deux servantes et leur fait donner cent livres".

Enfin, à la demande des jurats de Blaye, le 27 octobre 1702, fut passée une convention entre les administrateurs de l’hôpital et le supérieur général de la communauté des Filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul, convention par laquelle le supérieur général de la communauté s’engageait à fournir trois sœurs et plus si nécessaire pour le service des soldats malades et autres malades de l’hôpital de Blaye.

Le 12 févier 1703 arrivèrent à l’hôpital les trois premières sœurs envoyées de Paris par le supérieur général de la communauté.
Et, depuis 255 ans, les religieuses aux ailes blanches de Saint-Vincent-de-Paul, vivantes incarnations de la charité, prodiguent avec un dévouement admirable et une constante abnégation, leurs soins à tous ceux qui viennent chercher ici l’apaisement de leur souffrance et la guérison de leurs maux.

Certes, au cours de sa longue existence, notre vieil hôpital a subi bien des transformations.

En prolongement des bâtiments anciens qui bordent la rue de l’hôpital : chapelle et hospice et de ceux où sont installées la pharmacie et les cuisines, où des travaux ont fait découvrir des vestiges d’une époque encore plus reculée, un grand bâtiment a été édifié au début de ce siècle. Dans cette aile de l’hôpital, bâtie en 1903, ont été installées les salles et les chambres des malades.

Depuis lors, toutes les municipalités successives se sont efforcées de doter notre hôpital des derniers perfectionnements du progrès et de la science : maternité modèle, bloc chirurgical pourvu des appareils les plus récents, ascenseur permettant de transporter les malades et les opérés avec un maximum de confort ; appareillage de radioscopie, buanderie automatique, cuisines ultra-modernes, pavillon neuf groupant les services administratifs, tout un ensemble de réalisations qui font de cet établissement un centre hospitalier de tout premier ordre.

Je ne veux pas achever cette fresque sans remercier chaleureusement toutes les personnalités qui ont bien voulu honorer de leur présence cette cérémonie commémorative du 7ème centenaire de l’hôpital de Baye, le plus ancien du département de la Gironde, peut-être même l’un des plus anciens de France.

Cet anniversaire devait être célébré. La Société des Amis du Vieux Blaye, dont la mission est de sauver de l’oubli le passé de notre chère cité, et qui, depuis 1952, a fait apposer une plaque commémorative sur la façade de l’hôpital, ne pouvait pas ne pas s’associer à la manifestation organisée aujourd’hui par la municipalité de Blaye. Elle l’a fait par l’édition, à tirage limité, d’une carte postale souvenir.

Avec le dévoué concours des scouts de Blaye – et nous les en remercions de tout cœur – cette carte a été offerte à la générosité de nos concitoyens, au profit des vieillards et des malades de notre hôpital.
Au nom des Amis du Vieux Blaye, j’ai l’honneur et le plaisir, Monsieur le Maire, en votre qualité de président de la commission administrative de l’hôpital de vous remettre le produit de cette collecte.

Puisse cette somme permettre pour ce noël 1957, d’apporter un peu de douceur aux déshérités de la vie.

C’est, croyons-nous, la plus heureuse manière de rendre hommage au seigneur de Blaye, dont l’œuvre de charité pendant sept siècles, inlassablement poursuivie et progressivement perfectionnée grâce à d’anonymes dévouements et à de généreuses initiatives connaît actuellement un épanouissement qui dépasse de beaucoup les plus belles espérances du fondateur de notre hôpital.


Notes

[1Le journal, connu également sous le terme "ouvrée", est une unité de mesure de superficie utilisée au moyen-âge. Variable selon les régions, un journal correspondait à la surface labourable par un homme en un jour. Dans le Blayais, un journal valait un peu plus de 31 ares.

[2Sous l’ancien régime, nom donné aux magistrats municipaux de certaines villes du sud-ouest et notamment dans la région bordelaise.

[3Sous l’Ancien Régime, le Convoi est un droit payé dans le bordelais sur les vins et les eaux de vie exportés par voies fluviale ou maritime.

[4Sous l’Ancien Régime, le syndic est un notable chargé de représenter, d’administrer et de défendre les intérêts d’une paroisse ou d’une communauté rurale.

[5Religieux qui fait vœux de servir, d’assister les pauvres, les malades ou les passants qu’on reçoit dans leur Hospital.



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