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Le siège de 1814

Pour ceux qui apprécient l’histoire militaire et notamment celle de la période napoléonienne, le siège de la citadelle de Blaye en 1814, que nous appelons plus communément "le siège de 1814", présente un double intérêt :

  • d’une part, il s’agit de la seule attaque que la citadelle construite sous l’égide de Vauban aura à subir ;
  • d’autre part, ces combats sont caractéristiques des derniers moments du premier empire où le courage, l’honneur et la fidélité ont côtoyé la lâcheté, la bassesse et bien sûr la trahison.

C’est donc avec un réel plaisir que la SAVB vous propose de prendre connaissance de la conférence prononcée le 19 novembre dernier, à l’occasion de la visite d’une délégation du Souvenir napoléonien à Blaye.

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1. Le contexte.

Afin de saisir le contexte dans lequel s’est déroulé le siège de 1814, il est indispensable de commencer par s’imprégner des réalités géographiques de l’époque, la carte de Cassini étant pour cela d’une aide précieuse. Un examen rapide de ce document révèle d’emblée l’importance militaire de la Place de Blaye sur le plan régional bien sûr, mais aussi, dans une moindre mesure, sur le plan national.

A la fin du 18ème siècle, Bordeaux est le premier port français et le deuxième au monde derrière Londres. Hélas, la ville est située à 100 km à l’intérieur des terres et qui plus est sur les rives Sud de la Garonne dont la largeur atteint 500 m. Le premier pont se trouve à Tonneins, à environ 100 km au Sud-Est. A une quinzaine de kilomètres au Nord de Bordeaux, la situation de la Dordogne est identique : la rivière atteint la même largeur et il faut aller jusqu’à Bergerac (à environ 90 km plus à l’Est) pour trouver le premier pont. Ces deux coupures constituent donc un double obstacle naturel encore accentué par l’amplitude des marées (de l’ordre de 5 m) qui favorise certes la remontée de l’estuaire, mais complique toute forme de construction. Ainsi donc, pour quiconque venant de la Saintonge, de l’Angoumois, de l’Aunis, voire plus loin du seuil du Poitou et se rendant à Bordeaux, ou plus au sud vers Bayonne et l’Espagne, Blaye est l’un des rares points de passage n’offrant qu’un seul transbordement au lieu de deux pour franchir le double obstacle précédemment décrit. Certes, il n’est pas le seul, mais il est indéniablement le plus commode et d’ailleurs le plus fréquenté.

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Un autre constat s’impose, en 1814, l’estuaire était bien différent de ce qu’il est aujourd’hui. Les bateaux d’un certain tonnage circulaient librement entre le fort Pâté et la citadelle. L’île Pâté était plus petite, l’île nouvelle n’existait pas encore : deux îles étaient alors en formation [1]. Le chenal de navigation reliant l’océan, qui, sous Vauban, était celui de Saintonge, a changé de côté et c’est celui du Médoc qui est désormais utilisé. C’était un axe particulièrement fréquenté puisque pas moins de 2 à 3000 bateaux l’empruntaient chaque année. Compte tenu du renversement des courants liés au phénomène des marées et de la distance à franchir entre Bordeaux et l’océan, Blaye était un lieu de halte traditionnel, voire même de chargement et de déchargement naturel pour les marchandises n’ayant pas à transiter par Bordeaux.

Enfin, sur un plan exclusivement militaire, c’est à hauteur de Blaye qu’était implanté le seul dispositif capable de contrôler efficacement l’estuaire de la Gironde. Depuis la fin du 17ème siècle, le triptyque construit sous l’égide de Vauban rendait possible le croisement des trajectoires d’artillerie au-dessus du fleuve, permettant ainsi d’interdire à volonté, toute navigation, dans un sens comme dans l’autre.

Quant à la ville de Blaye elle-même, il est évident qu’elle était également tout autre de ce qu’elle est aujourd’hui. A commencer par les rives de l’estuaire beaucoup plus proches qu’elles ne le sont à présent des habitations, l’espace maritime était plus vaste et formait une véritable petite rade à marée haute et un grand ensemble vaseux à marée basse sur lequel les bateaux étaient volontairement échoués. C’était notamment le cas des gabarres, ces bateaux à fond plat et aux flancs rebondis, qui assuraient le transport des marchandises arrivées là par charrettes. La ville comptait environ 3 000 habitants, concentrés autour du port et de la citadelle. La seule route entretenue (repavée au début du règne de l’empereur, puis plus laissée à l’abandon ensuite faute de crédits) était l’ancienne voie romaine conduisant à Saintes.

Après ces quelques considérations physiques, il convient de s’intéresser à l’aspect humain des choses et plus particulièrement au moral de la population civile.

Comme partout en France, les Blayais, après avoir connu et supporté les excès de la terreur, déploré les indolences du directoire, s’étaient enflammés pour Napoléon et ses victoires militaires. Il importe de souligner également combien le rétablissement du culte avait achevé de lui ouvrir les cœurs de cette population essentiellement rurale, catholique et fortement pratiquante. Tout le monde était émerveillé, par tant de gloire, de génie, d’ordres et de talents administratifs. A chaque victoire la cloche de la mairie sonnait, le canon tonnait sur les remparts de la citadelle, le clergé louait Dieu dans la basilique St Romain et le soir on allumait des feux de joie aux carrefours et sur le port. C’était l’euphorie de la victoire, l’orgueil national étant flatté au plus profond de lui-même.

Tant que la guerre se déroulait à l’Est de l’Europe et que les victoires succédaient aux victoires, la population acceptait relativement bien le déclin économique inévitable lié au blocus décrété contre l’Angleterre et qui se traduisait à Blaye par une nette diminution des échanges sur la Gironde. Pendant quelques années encore, la création de dépôts et de magasins parvint à faire illusion… Nous devons aussi rajouter que pendant les premières années de l’empire, la citadelle servait de prisons aux soldats autrichiens et que leurs officiers étant autorisés à loger en ville, cela permettait de faire vivre le petit commerce...

Ce n’est qu’à partir de la fin de l’année 1808 que Blaye a réellement commencé à sentir le souffle de la guerre. La situation en Espagne allant en se dégradant, il fallut envoyer d’incessants renforts et le passage continuel de soldats venus vainqueurs d’Allemagne ou des confins de la Pologne devint alors une lourde charge pour la population appauvrie. Cela d’autant plus que les "ayants droits au lit, au feu et à la chandelle aimaient se faire servir et se montraient exigeants". Il est vrai que les soldats de la Grande armée souffraient beaucoup et entretenaient une certaine rancœur vis-à-vis des civils qu’ils considéraient comme à l’abri de tous leurs malheurs… Pour fixer les idées sur l’importance numérique des troupes engagées en Espagne, il faut garder à l’esprit qu’en l’espace de deux ans et demi, de juin 1807 à la fin de 1810, ce sont plus de 350 000 hommes qui vont transiter par la région bordelaise ! A Blaye, ils étaient si nombreux qu’il fallait parfois en mettre trois dans un même lit...

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La citadelle, qui servait à présent de dépôts aux conscrits était complètement saturée. Les mauvaises conditions d’hygiènes ne tardèrent pas à provoquer d’importants ravages (plusieurs centaines de soldats étaient hospitalisés, gravement atteints par la gale qu’on ne savait pas guérir rapidement à cette époque). Les Blayais étaient donc largement mis à contribution pour loger la troupe en transit, mais aussi celle à l’instruction. Cela était d’autant plus mal perçu que la population ressentait vivement les effets du blocus continental, à la fois de manière directe (pénurie de sucre, poivre, thé, café, etc.), mais aussi indirecte (arrêt quasi total des échanges commerciaux, les gabarres restaient sur le flanc, il n’y avait plus de travail pour les petites gens que le port faisait habituellement vivre). La situation se trouvait encore aggravée par les réquisitions de fourrages et de grains destinées à assurer le ravitaillement des régiments de cavalerie également en transit vers l’Espagne.

Enfin, à partir de 1812, Blaye a commencé à vivre au quotidien les horreurs de la guerre. Les blessés de retour d’Espagne arrivaient par gabarres entières, atteints d’un mal incurable qui se traduisait par la gangrène du membre atteint. En fait, au cours de leur transfert, les conditions d’hygiène étant inexistantes, les plaies de ces malheureux s’infectaient. L’hôpital de la citadelle ne suffisant plus, le couvent des Minimes avait été transformé en hôpital. Rapidement saturé, il fallut finalement loger les blessés chez l’habitant, en réquisitionnant les chambres et les lits… Le typhus se mit de la partie et chaque jour on comptait une dizaine de morts parmi les blessés, puis ce fut au tour de la population civile d’être atteinte par la maladie. Par ailleurs, d’autres sujets de mécontentements ne faisaient qu’exaspérer un peu plus la population : d’abord les ordres successifs de levée de conscrits [2] ; ensuite la saisie des biens communaux. Pour les paysans Blayais, il fallait désormais payer pour faire paître les troupeaux sur les terres communales auxquelles ils avaient, auparavant, un libre accès.

C’est donc dans un contexte fortement dégradé que s’achevait cette année 1813. Il était loin le temps où les Blayais louaient l’empereur, où le bon peuple chantait des Te Deum, faisait des feux de joie et où le conseil municipal désignait une rosière (la fille la plus sage du canton) pour la marier à un vétéran de la citadelle, allant jusqu’à offrir 600 francs de dot à chacun des époux…

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2. Le déroulement des opérations.

21. Situation générale.

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En ce début de l’année 1814, la situation militaire n’est guère brillante. Malgré les prouesses de l’empereur, qui affronte avec un réel génie les troupes coalisées dans l’Est du pays [3], les armées ennemies approchent inexorablement de Paris.

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Dans notre Sud-Ouest, cela fait près de 5 mois que Wellington a franchi la frontière franco-espagnol [4]. Après sa défaite du 27 février à Orthez, Soult, l’un des rares maréchaux apte à diriger seul une armée, ne peut que se rétablir sur la Garonne. Il retraite vers Toulouse, suivi par le gros des forces de Wellington. Simultanément ce dernier détache en direction de Bordeaux deux divisions anglo-portugaises sous les ordres de Lord Beresford, général britannique et maréchal portugais, qui, en moins d’une semaine parvient aux portes de la ville. Il est vrai que sa marche a été grandement facilitée par l’absence de troupes françaises.

Le 12 mars, il fait son entrée dans Bordeaux, évacuée par les autorités civiles et par la petite garnison. La ville se retourne contre l’Empereur sous l’impulsion de son maire Jean-Baptiste Lynch, qui prend résolument le parti royaliste en accueillant à bras ouvert le duc d’Angoulême.

Ainsi, Bordeaux devient la première grande ville de France à se rallier aux Bourbons.

Soult, informé, tente de dégager Bordeaux par une contre-attaque le long de la Garonne, c’est l’échec.

En Médoc, du 18 au 24 mars, en même temps qu’entre Garonne et Dordogne, les opérations de nettoyage ordonnées par Lord Beresford se déroulent facilement, à part quelques coups de canon tirés en face de Cubzac.

Les opérations se portent alors sur la Dordogne et à Blaye qui interdit toute remontée de l’estuaire à l’escadre du commodore Penrose [5]. Le gros des navires mouillent à l’embouchure de la Gironde, les bâtiments les plus légers s’avancent jusqu’à Pauillac, mais la jonction totale avec le gros des troupes situés à Bordeaux n’est toujours pas possible.

22. Situation particulière.

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En cette fin du mois de mars 1814, la citadelle de Blaye est défendue par environ 1300 fantassins originaires de plusieurs unités, une centaine de canonniers vétérans et une petite cinquantaine d’ouvriers d’artillerie. La garnison du fort Pâté comprend 70 hommes, dont 20 artilleurs. Le fort Médoc, quant à lui est occupé par l’ennemi. La défense éloignée de la citadelle est assurée par 2 à 300 cavaliers en position à St Androny, Etauliers et Pugnac. Le dispositif est complété par différents détachements d’infanterie occupant Plassac et diverses communes de la comtau de Blaye.

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Côté armement, la citadelle dispose de 48 bouches à feu de différents calibres, d’une réserve d’environ 18 000 projectiles, 4000 grenades et 100 000 cartouches d’infanterie ; le fort Pâté, dispose de 7 canons et d’un peu plus de 500 projectiles. Hétéroclite, cet armement est par ailleurs notoirement insuffisant pour une forteresse de ce type (ce qui était d’ailleurs le cas de toutes les forteresses, l’empereur les considérant le plus souvent comme des dépôts arrières de la Grande armée). Enfin, les vivres sont également en quantité insuffisante pour tenir un siège digne de ce nom.

Ces troupes sont sous les ordres du commandant d’armes de la place récemment désigné, le chef de bataillon Merle (dans l’infanterie, un commandant est appelé "chef de bataillon").

Alexandre Merle est né à Mâcon, le 22 août 1780. Il a 33 ans au moment des faits. A 14 ans, il s’est engagé comme simple soldat dans un bataillon d’infanterie. Sous-lieutenant en 1800 ; il est, lieutenant en 1803, capitaine en 1805, capitaine adjudant major en 1811. Officier de la Légion d’honneur, il a été admis à la retraite le 10 avril 1813, puis rappelé au service avec le grade de chef de bataillon 8 mois plus tard. Pendant ces 19 années passées sous les armes, Alexandre Merle a participé à 10 campagnes. Il a combattu en Italie, en Autriche, en Prusse, en Pologne, en Espagne et au Portugal ; il a été blessé à l’épaule par un boulet, au menton par un coup de feu, a reçu deux coups de baïonnettes, trois billes de mitraille et a laissé son bras gauche en Espagne. Il a été prisonnier de guerre pendant 10 mois au Portugal.

Alexandre Merle est donc un grand soldat, un modèle de bravoure, comme en a tant fabriqué l’armée de Napoléon.

C’est cette figure héroïque qui, au début du mois de mars 1814, est désignée pour prendre le commandement de la citadelle par le lieutenant-général l’Huillier.

Le général l’Huillier était la plus haute autorité militaire à Bordeaux. Devant l’arrivée des Anglais, il a basculé avec ses maigres effectifs (quelques centaines de jeunes conscrits de la classe 1813) sur la rive droite de la Dordogne, à Cubzac, espérant faire jonction avec des éléments que l’on lui a annoncé en provenance de Périgueux pour constituer ce que l’on nomme pompeusement le corps d’observation de la Gironde. Devant la pression des troupes anglaises et ne voyant rien arriver de Périgueux, il se dirige vers Blaye par l’intérieur des terres. A ces troupes terrestres s’ajoutent une petite flottille de 5 ou 6 bâtiments de guerre (dont le brigantin de l’empereur), aux ordres de l’amiral Jacob, qui a lui aussi quitté Bordeaux à l’arrivée des Anglais pour venir se réfugier dans la petite rade de Blaye, à l’abri de la forteresse.

En résumé, la situation n’est guère brillante : l’ennemi tient Bordeaux, les rives du Médoc, l’embouchure de la Gironde et a pris pied sur la rive droite de l’estuaire à hauteur de Libourne. Outre l’escadre du commodore Penrose, sa force terrestre est estimée à 6 000 hommes (division Dahlousie), 300 cavaliers et 4 canons de campagne.

Élément capital, la population lui est globalement favorable, voire carrément acquise comme c’est le cas pour les royalistes.

23. les opérations proprement dites.

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  • Dernière semaine du mois de mars : les Anglais franchissent la Dordogne à hauteur de Libourne.
  • Le 30 mars, le lieutenant-général Dalhousie, commandant les troupes anglo-portugaises prend la décision de lancer une attaque simultanée, par terre et par mer, contre la citadelle de Blaye. Cette action combinée est prévue pour débuter le vendredi 1er avril.
  • Le 31 mars, un officier anglais prend place à bord d’une barque et descend la Gironde en direction de Blaye pour parlementer. Il est accueilli par un coup de canon dès lors que la barque apparaît à l’extrémité du banc de sable qui deviendra quelques années plus tard l’île Nouvelle. L’origine de ce tir, très contesté et contestable, est une action des marins de l’amiral Jacob.
  • Le vendredi 1er avril, craignant de voir sa flottille attaquée et détruite, l’amiral Jacob donne l’ordre d’appareiller pour descendre la Gironde par le canal de Saintonge et rejoindre Meschers. Celle-ci ne dépasse pas le port du Bernut, situé à moins de 5 kilomètres au Nord de la citadelle, où elle est acculée par les navires anglais (péniches et chaloupes). Le combat maritime qui s’engage tourne à la faveur des Anglais, la flottille de l’amiral Jacob se saborde, les bateaux sont incendiés et explosent avec toute la poudre qu’ils avaient embarquée à Blaye (4 tonnes…), l’ennemi parvient à s’emparer du brigantin, puis débarque afin de poursuivre nos marins. Comprenant la situation, le commandant Merle forme rapidement une colonne d’intervention de 300 hommes dont il prend lui-même le commandement et va porter secours aux marins, "en petite foulée". Les combats se déroulent à terre. Les Anglais, sont repoussés et rembarquent, perdant une quarantaine d’hommes… La colonne de secours se replie sur la citadelle avec un mort et une vingtaine de blessés, elle ramène également un prisonnier. Le commandant Merle félicite chaleureusement sa troupe constituée de conscrits de la classe 1815. L’affaire a été rondement menée et malgré la perte des navires, le succès de l’infanterie est indiscutable.

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  • Samedi 2 avril, une frégate anglaise tractant une barge (surnommée "Belzébuth") arrive à Pauillac. Sur cette barge a été installé un gros mortier, avec ses servants et ses munitions.
  • Le dimanche 3 avril, la barge est mise en position face au Sud-Est à environ 1500 toises (2700 m) de la citadelle, derrière ce qui deviendra dans quelques années l’île sans Pain. La frégate est au mouillage, légèrement en retrait, en soutien du "Belzébuth". Les tirs de réglage sur la citadelle commencent aussitôt. Le commandant Merle met tout le monde en alerte et fait battre la générale en ville, le troisième coup s’avère au but. Étonnamment, les projectiles suivants s’abattent alors sur Blaye, à la cadence d’un tous les ¼ heure. La citadelle riposte avec la seule arme dont elle dispose pour atteindre ce genre d’objectif : un vieux mortier russe dont le châssis éclate littéralement dès les premiers coups et que les ouvriers d’artillerie ne parviendront pas à réparer. Les autres pièces sont inopérantes et le commandant Merle, ne laisse sur les remparts que les artilleurs pour parer à toute velléité de remontée de l’estuaire, l’infanterie recevant l’ordre de se mettre à l’abri dans les sous-terrains de la citadelle. A 17h00, les tirs cessent et la barge rejoint Pauillac. La majeure partie de la population ayant fui la ville et ceux qui y étaient restés s’étant réfugiés dans les caves, seuls des dégâts matériels sont à déplorer.
  • Lundi 4 avril, dans la matinée, la frégate amène la barge au même emplacement que la veille et à 11h00 les tirs reprennent, cette fois la ville est totalement évacuée. C’est surtout la citadelle et ses abords qui sont visés et qui reçoivent la plupart des coups, la ville est moins atteinte, mis à part un coup au but sur la voûte du réservoir de la fontaine située en bas de la rue du vieux Marché, ce dernier est éventré. Les troupes anglo-portugaise commencent l’approche de Blaye en jouant à fond la carte de la population (aucune animosité, respect des biens et des personnes, etc.) ; elles parviennent à Cars. Le curé de St Romain (l’abbé Descrambes) et le maire de Blaye, M. Deluc, par ailleurs ci-devant comte, prennent alors la décision d’aller parlementer avec le commodore Penrose, ils parviennent à trouver un canot et se rendent à Pauillac. Ils sont mis au courant de la situation à Paris et demandent tout simplement d’attendre que le temps fasse son œuvre et que le commandant de la place soit mis au courant de la chute imminente de l’empire.
  • Mardi 5 avril, pas de bombardement depuis l’estuaire, mais les troupes anglo-portugaise cernent complètement Blaye et apparaissent sur les hauteurs en face de la citadelle. Soucieux de garder une certaine liberté d’action en ne se laissant pas enfermer dans les remparts, Le chef de bataillon Merle reprend la tête de la colonne mobile qui a déjà fait ses preuves aux Bernuts et, appuyé par les canons de la citadelle, attaque vigoureusement l’ennemi en utilisant au mieux le terrain. Il parvient à repousser les assaillants au-delà des vues directes des remparts et occupe les positions hautes (St Luce, le Monteil et l’extrémité de la route de l’hôpital). Bilan des pertes côté français, deux morts (ont une civile) et vingt cinq blessés. Au cours de la nuit il fait installer des postes intermédiaires entre ces trois points haut. Hélas, au petit matin on lui signale des désertions parmi les conscrits. A noter par ailleurs que ce même jour, le général l’Huillier, qui n’a fait que passer par Blaye et n’a pu rester compte tenu de l’insuffisance en termes de vivres et de munitions dans la citadelle, vient d’être intercepté et battu tout prés d’Etauliers (au lieu dit "la comtau"). Emmenant avec lui ses blessés, il se replie péniblement vers Saintes. Désormais, la citadelle est totalement isolée.
  • Mercredi 6 avril, échanges de coups de feux dans la matinée, le Belzébuth est à nouveau mis en position et reprend ses tirs sur la citadelle. Le chef de bataillon Merle fait replier ses détachements dans la citadelle pour éviter de nouvelles désertions. En début d’après-midi, un parlementaire anglais se présente et remet une lettre à l’intention du chef de bataillon Merle, lui demandant de se rendre. Ce dernier répond par la négative.
  • Nuit du 6 au 7, l’ennemi installe une batterie d’artillerie sur les hauteurs du Monteil.
  • Le jeudi 7, la batterie tire toute la matinée sur la citadelle, le Belzébuth amené une nouvelle fois à sa position habituelle ouvre également le feu. Dégâts matériels, mais pas de victimes.

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  • Le 8 avril, rien à signaler, les armes se taisent.
  • Le 9 avril, le chef de bataillon Merle essaie de se renseigner sur les positions exactes de l’ennemi. Face aux indications contradictoires de la population, il décide de lancer une reconnaissance. C’est un modèle du genre : trois colonnes chargées chacune d’atteindre un point clé du terrain, avec une réserve à la poignée de l’éventail (sur les glacis de la citadelle), toute la garnison est en alerte maximale. Faibles pertes de notre côté (1 mort et quelques blessés).
  • Les 10 et 11 avril, rien à signaler, les armes se taisent.
  • Le 12 avril, échanges de parlementaires, Le chef de bataillon Merle est mis au courant de l’abdication de l’empereur, les troupes anglo-portugaise se retirent au-delà des crêtes, comme il l’avait demandé, les prisonniers sont restitués, l’affaire se termine.

Dès les jours qui suivent les Blayais rejoignent avec entrain le mouvement général qui consiste à honorer sans états d’âme les vainqueurs (après avoir été les premiers à acclamer le duc d’Angoulême dès le 12 mars, les Bordelais iront même jusqu’à offrir une magnifique épée au lieutenant-général Dalhousie, commandant les troupes anglo-portugaises !).

"Seuls les militaires et les marins, remplis jusqu’à la moelle des sentiments les plus élevés pour Napoléon, leur dieu fait homme, rongeaient leur frein en silence et baissaient tristement, pendant l’allégresse générale, des fronts que les balles ennemies n’avaient jamais fait s’incliner".

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3. Le bilan.

Il sera rapide car, c’est une évidence, le siège de 1814 de la citadelle de Blaye n’a pas été l’une des batailles majeures des armées napoléoniennes.

Sur le plan humain, côté français, l’on compte moins de dix tués et environ une cinquantaine de blessés.

Sur le plan des destructions matérielles, de nombreuses maisons en ville ont été plus ou moins touchées et seuls les propriétaires les plus nécessiteux seront indemnisés. Le réservoir d’eau de la fontaine ne sera jamais reconstruit, quant à la citadelle, les destructions seront facilement réparées.

Sur le plan de la consommation en munitions, qui donnent une idée de l’intensité réelle des combats qui se sont déroulés pendant ces 15 jours, voici l’essentiel, toujours côté français :

  • 676 boulets de canon (tous calibres et tous types confondus) tirés ;
  • 2 607 kg de poudre de guerre ordinaire brûlés ;
  • 4 000 kg de poudre de guerre délivrée à la flottille (et détruite au Bernut) ;
  • 121 325 cartouches d’infanterie tirées.

A noter cependant une conséquence indirecte : ayant servi de point de repère à l’artillerie anglaise installée sur les hauteurs du Monteil, les tours du château des Rudel seront arasées jusqu’à hauteur des remparts quelques années plus tard...

Quelles leçons tirer de tout cela ? Il est évident que ces modestes combats n’ont pas modifié le cours des évènements et l’on ne doit pas s’interroger sur ce qu’il se serait advenu si l’empereur n’avait pas abdiqué.

On ne refait pas l’histoire.

On doit, en revanche, considérer objectivement les choses.

Tout d’abord, la citadelle a parfaitement joué le rôle pour lequel elle avait été conçue. Elle a réussi son seul et unique "engagement opérationnel", comme on dirait aujourd’hui. L’escadre du contre-amiral Penrose a été cantonnée à l’embouchure de l’estuaire, sans pouvoir rejoindre Bordeaux. N’a-t-il pas voulu ou pas osé tenter de forcer le passage ? Probablement un peu des deux. Une chose est certaine, le fait de monter une opération combinée "terre-mer", particulièrement difficile à conduire à cette époque, montre bien que le verrou de Blaye n’était pas pris à la légère.

Enfin c’est l’attitude des défenseurs et plus particulièrement celle de leur commandant, le chef de bataillon Merle, qui mérite réflexion. En ces moments difficiles où l’empire s’écroule, où les trahisons fleurissent, voilà un modèle de courage, d’honneur et de fidélité. Merle incarne à lui seul toutes ces qualités exceptionnelles qui ont fait la grandeur des soldats de l’épopée napoléonienne. Il fait partie de la même race de héros que le capitaine Coignet, dont une promotion d’officiers de l’École militaire interarmes porte le nom, ou encore que le capitaine Gervais.

Ce sont eux qui ont écrit une partie de notre histoire de France, avec leurs pieds, leur sang, leur volonté et leur foi.

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En conclusion.

Qu’est devenu le chef de bataillon Merle ?

Mis en demi-solde à partir du 1er février 1815, il sera employé à l’état-major de Vincennes à compter du 15 mars 1815, puis à l’école militaire de Saint-Cyr à partir du 15 avril 1815.

Il sera mis définitivement à la retraite le 15 novembre 1815 et Louis XVIII le fera chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis.

Ensuite, l’on perd complètement sa trace.

Pour terminer, et en hommage à cet officier qui n’était pas qu’un "traîne sabre", il convient de souligner combien cet homme avait du panache et une véritable finesse d’esprit.

Voici un extrait de la missive rédigée de sa propre main et envoyée le 6 avril 1814 à l’amiral Dalhousie en réponse à une demande de reddition qui mettait en exergue, d’une manière assez perfide d’ailleurs, les "horreurs d’un bombardement sur Blaye" :

"Monsieur le Général, votre dépêche de ce jour vient à l’instant de mettre remise.

Cette forteresse m’a été confiée par sa majesté l’empereur Napoléon. Les lois de l’honneur vous sont trop connues, pour que je puisse entrer en pourparlers avant même d’avoir été attaqué.

Je suis comme vous, Monsieur le Général, extrêmement sensible aux malheurs que peuvent causer à Blaye les suites d’un siège.

Votre amour pour l’humanité vous dictera sans doute tous les ménagements que cette ville peut obtenir et pour laquelle j’ai l’honneur de vous proposer un pacte de neutralité".
Etc.

Signé : Merle, commandant d’armes de la place de Blaye.

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Pour rédiger cet article, l’auteur a principalement puisé ses sources dans deux ouvrages : "Histoire de Blaye pendant les dernières années de l’empire - le siège de 1814 -" par le docteur Gelineau, imprimeries de Surgères, 1885 et "Histoire de la ville de Blaye" par l’abbé Bellemer, réédition par "Le Livre d’histoire", 2003.

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Notes

[1dans le pays, on appelle "fagnard" des îles en formation. Le petit Fagnard au Sud et le grand Fagnard au Nord, deviendront plus tard l’île Sans-Pain et l’île Bouchaud, les deux se réuniront vers la fin du 19ème siècle pour former ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom d’île Nouvelle.

[2entre le 1er septembre 1812 et 20 novembre 1813, soit en quinze mois, ce sont prés de 1 527 000 hommes qui seront incorporés... Les pertes étant énormes et l’exemple de la guerre omniprésent, nombreux étaient ceux qui cherchaient à se soustraire à l’appel...

[3la campagne de France étant de l’avis de tous les experts, sa plus brillante campagne.

[4Wellington a franchi la frontière le 8 octobre 1813.

[52 vaisseaux de ligne, 5 frégates et plusieurs bricks.



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