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La défense des côtes au XIXe siècle, le cas de Blaye (partie 1).

L’édification du verrou de l’estuaire sous l’égide de Vauban à la fin du XVIIe siècle marque l’aboutissement d’un long processus visant le contrôle de la navigation sur la Gironde. Dès lors que le verrou est opérationnel, les clés de la porte maritime de la Guyenne sont à Blaye et celui qui les possède détient la puissance que lui confère son autorité sur le royaume de France.

Les Bordelais ne s’y tromperont pas, puisque l’on n’entendra plus jamais sérieusement parler de rébellion au port de la Lune.

Cette situation va perdurer tout au long du XVIIIe siècle et ce n’est que vers 1840 que les choses vont réellement changer.

C’est cette évolution majeure dans l’histoire des fortifications de notre ville, que nous avons décidé d’évoquer aujourd’hui.

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Pour cette première partie, qui définit le cadre général, nous nous sommes très largement inspirés du procès-verbal relatant les séances de la Chambre des députés de mai 1845.

La défense des côtes au début du XIXe siècle : un sujet laissé à l’abandon.

Les guerres maritimes de 1754 à 1778 [1], avaient fait apparaître la nécessité de défendre les frontières maritimes et l’on avait élevé à la hâte, sans vue d’ensemble, des batteries côtières armées d’une importante artillerie. Les documents d’époque précisent quelques 622 batteries, armées de 3 219 bouches à feu servies par 10 334 hommes.

Les évènements révolutionnaires et la première république ne modifièrent en rien cette organisation, si ce n’est que faute de moyens financiers et compte tenu de la situation générale du pays on délaissera complètement le dispositif.

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La vision de l’empereur.

Ce document, rédigé en 1890, nous apprend notamment que la défense de la Gironde est assurée par les fortifications de la place de Blaye, dont un relevé a été effectué par le colonel du génie Lacoste, aide de camp de l’empereur.

L’empereur Napoléon 1er, très occupé par les affaires terrestres, n’a pas donné aux ouvrages des côtes les soins qu’ils réclamaient, même si un projet de fortifications des frontières maritimes par un système de forts et de redoutes a été élaboré en 1811. [2]

A la paix de 1814, toutes les batteries de côtes sont désarmées et désorganisées. La plus grande parties des bouches à feu sont ramenées dans les arsenaux et celles qui restent en place sont négligées voire tout simplement abandonnées à l’usure du temps.

La commission de défense de 1818, dans son rapport d’avril 1821, et le comité des fortifications, dans son rapport de janvier 1825 sur le travail de ladite commission, appelle l’attention du gouvernement sur la nécessité de défendre les principaux points de nos côtes et notamment l’embouchure des grands fleuves (Seine, Loire et Gironde) ainsi que les principaux ports militaires (Cherbourg, Brest, Lorient et Rochefort). Il convient de souligner que pendant la guerre d’Espagne [3], en 1823, la Restauration s’était rendu compte de la nécessité de s’occuper de cette défense. Le 16 août 1823, une commission mixte composée d’officiers généraux de l’artillerie, du génie et de l’état-major était chargée de définir un armement pour les places et les côtes. Elle terminera son travail pour les places mais ne fera rien pour les côtes.

En 1830, le nouveau gouvernement s’y intéresse une nouvelle fois, mais les questions de toute nature qui se pose à lui ne lui permettent pas d’y apporter une solution immédiate.

Durant près d’un demi-siècle, rien n’est donc fait pour résoudre un problème jugé secondaire.

C’est à peu près à cette époque que l’on assiste au développement grandissant de la navigation à vapeur qui vient véritablement révolutionner les marines, qu’elles soient de commerce ou de guerre. En effet, s’affranchissant des vents et des courants de marée, les bateaux modernes disposent désormais d’une capacité de navigation permanente jusque-là inconnue. [4]

Si cette aptitude a grandement facilité le commerce, elle a aussi profondément modifié les données de la guerre : désormais, la menace d’actions menées par une flotte ennemie devient permanente.

Les mesures prises par les Anglais sont un véritable révélateur.

De par leur avance dans le domaine industriel et la primauté qu’ils accordent au commerce maritime en général et à leur flotte de guerre en particulier, les Anglais sont les premiers à réagir aux conséquences induites par l’essor fulgurant de la marine à vapeur. En l’espace de 10 ans, de 1834 à 1844, le budget de la marine va augmenter de 114 %. Dès 1843, ils consacrent des sommes considérables aux travaux de défense des côtes et en 1844, ceux destinés à assurer la défense des ports de la Manche sont estimés à un peu plus de 109 millions de francs.

En France, ce gigantesque effort financier déclenche une véritable prise de conscience du bouleversement des données concernant la défense des côtes et c’est ce problème auquel va s’attaquer avec succès le gouvernement dirigé par Jean-de-Dieu SOULT [5], maréchal d’empire, duc de Dalmatie, au tout début des années 1840.

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Un des premiers bateaux à vapeur de haute mer.

Propulsé par deux roues à aubes, ce navire dispose encore d’une voilure de secours. Sa vitesse ne dépasse guère les 9 nœuds, mais il est capable de naviguer sans vent et contre les courants de marée, ce qui représente un atout formidable.

La commission de défense de 1836, consciente de l’évolution en cours, termine son rapport de mai 1840 en ces termes : "Le danger est donc relativement plus grand aujourd’hui pour les frontières maritimes que pour celles de la terre, car ces dernières ne peuvent être exposées, qu’après des démonstrations patentes, des préliminaires, plus ou moins longs, qui laissent au gouvernement menacé le temps de prendre des mesures". Pour faire face à cette nouvelle menace, ladite commission demande 25,9 millions de francs en première urgence ; un peu plus de 13 millions en deuxième urgence et environ 12 en troisième urgence. On notera qu’en 1841, 19 millions sont alloués.

Parallèlement, toujours en 1840, le comité d’artillerie adresse au ministère de la guerre un rapport sur l’état de l’armement lourd de la défense des côtes. La plus grande partie des bouches à feu retirées du service en 1815, étaient anciennes, attaquées par la rouille et l’action de la mer. En outre, d’un calibre sans rapport avec ceux du moment, des problèmes logistiques insurmontables ne manqueront pas de se poser pour les munitions. Enfin, les affûts de bois, déjà ancien en 1814 et bien qu’abrités, n’ont pu se conserver pendant une telle durée et de toute manière, ils ne sont plus adaptés aux calibres modernes. L’armement lourd exige donc un renouvellement complet. S’agissant des bâtiments, des corps-de-garde, des magasins, des ouvrages de défense en terre ou en maçonnerie, n’ayant pas été entretenus ils sont totalement délabrés. Le comité d’artillerie demande donc une "remise à plat" complète de la question de manière à ce qu’une réponse globale et pertinente lui soit apportée.

C’est ainsi que le 11 février 1841, le ministre de la Guerre nomme une "commission d’armement des côtes, de la Corse et des iles" avec des instructions précises dont ce passage résume bien l’esprit : "Non seulement il faut réparer ou reconstruire les batteries des côtes qui ont été négligées depuis si longtemps, et faire confectionner le matériel qu’exige leur armement ; mais encore il faut chercher le meilleur mode de défense à adopter et déterminer l’emplacement et la disposition des ouvrages, le nombre et l’espèce des bouches à feu, affûts et projectiles dont ils doivent être pourvus. Car toutes les données admises anciennement pour la défense des côtes doivent être changées, maintenant que l’emploi chaque jour plus répandu de la navigation à vapeur, a rendu abordables en toutes saisons, des points qui jusqu’alors avaient été regardés comme inattaquables avec les bâtiments à voile.
Tout est donc à créer
."

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Le dernier voyage du Téméraire.

Ce tableau, peint en 1838 par William Turner représente le dernier voyage du Téméraire, vétéran de la bataille de Trafalgar où il a pris une part décisive, conduit au quai où il va être détruit par un remorqueur à vapeur de la Navy. Le symbole est fort : l’ère de la marine à voile se termine.

La commission d’armement se met immédiatement au travail et rend son rapport au ministre de la Guerre 4 mois plus tard, le 14 juin 1841. S’appuyant sur ce travail préliminaire, le maréchal Soult créé le 2 juillet suivant cinq commissions d’arrondissement, chargées de l’examen détaillé des arrondissements maritimes de Cherbourg, Brest, Lorient, Rochefort et Toulon. Comme la commission centrale instituée en février, chacune de ces commissions est composée d’officier d’artillerie, du génie et de la marine. Chacune de leur présidence étant confiée à l’un des généraux membre de la commission centrale, cela a pour effet de donner une impulsion unique à l’ensemble de leurs travaux.

Un projet global et cohérent.

L’affaire fut rondement menée : de juillet 41 à janvier 42, les commissions d’arrondissement font la connaissance de tout leur littoral et rédigent leur rapport. Rassemblant ces différents documents, la commission centrale les met en cohérence et termine en 1842 un immense et remarquable travail de huit volumes de texte et de sept atlas de cartes et croquis ! Toutes les questions, qu’elles soient d’ordre général et ou particulier y sont abordées et résolues selon les critères de l’époque.
Un résumé des grands principes retenus lors de ces travaux ainsi que quelques données est présenté ci-après.

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Le maréchal SOULT, président du Conseil de 1840 à 1847.

Cumulant les fonctions de président du Conseil et de ministre de la Guerre, c’est sous son autorité que vont être conduites les études relatives à la défense des Côtes et votées les premières lois mettant en œuvre les décisions prises.

La défense des côtes est organisée en deux composantes, l’une fixe et l’autre mobile.

La défense fixe (appelée également "permanente"), comprendra l’ensemble des ouvrages armés chargés : 1, de défendre les grands ports destinés à recevoir les escadres de guerre, en les mettant à l’abri du côté de terre et de mer, des attaques régulières, des surprisses, des débarquements ou bombardement ; 2, de protéger l’entrée des ports marchands, des rades et des mouillages des convois marchands ; 3, de favoriser le cabotage et prévenir les débarquements.

La défense mobile, comprendra des troupes à terre ainsi que des navires spécialement affectés, de manière permanente ou temporaire, à la protection des côtes.

Globalement, le système de défense des frontières maritimes s’articule donc en trois lignes de défense :
- première ligne, au large, constituée par la marine de haute mer ;
- deuxième ligne, les places, les forts, les batteries ;
- troisième ligne, de bonnes troupes soutenues par une artillerie de campagne puissante.

L’artillerie des batteries permanentes sera composée des plus forts calibres en usage dans la marine, afin d’obtenir le maximum d’effet et de faciliter les échanges et la logistique. Dans un souci d’uniformité et de simplification, 3 calibres de bouches à feu sont retenus pour équiper les 368 batteries à créer :
- le canon de 30 cm, d’une portée utile de 2400 m (besoins = 1 538 pièces),
- l’obusier de 22 cm, ayant la même portée que le canon de 30 (besoins = 1 566 pièces),
- le mortier à plaque de 32 cm, portant à 4000 m, mais contre les navires immobiles seulement (besoins = 85 pièces).
Les affûts des pièces seront en fonte pour mieux résister aux usures du temps.
La dotation en munitions dépendra du degré d’importance des batteries (trois degrés sont définis : 1, 2 et 3).
Les canons de 30 seront approvisionnés à 150 boulets plein et 50 boulets creux pour les batteries de type "1" ; à 110 et 35 pour les types "2" ; à 70 et 25 pour les types "3".
Les obusiers de 22 seront approvisionnés à 150, 100 et 70 coups/pièce selon le type de batterie.
Les mortiers de 32 recevront 80 coups/pièce.
Cela représente un besoin total de 156 270 boulets pleins de 30, 51 760 boulets creux de 30, 155 870 obus de 22 et 4 400 bombes de 32 cm.

Compte tenu de la soudaineté de la menace rendue possible par la navigation à vapeur et des difficultés de déplacements des bouches à feu du fait de leur poids, l’artillerie des côtes sera installée en permanence sur ses batteries. Seuls les poudres, artifices et projectiles creux seront en temps de paix stockés dans les arsenaux des places ou des forts, afin d’éviter le dépérissement de la poudre ainsi que les vols.

En temps de paix, un personnel permanent sera affecté au service des côtes, soit une unité élémentaire (compagnie ou batterie) de 150 hommes pour chacune des 11 directions maritimes (soit au total 1650 hommes). Chaque ouvrage à construire disposera d’un gardien (soit en tout 300 gardiens).

En temps de guerre, le ministère de la Guerre devra fournir le complément en personnel par rapport à celui affecté dès le temps de paix, les besoins sont de 26 855 hommes, dont 15 790 canonniers.

Pour mémoire, l’ensemble du projet de défense des côtes est estimés en 1844 à 118,3 millions de francs.

Le cas de Blaye.

Dans le cadre précédemment défini, le rôle premier du verrou de l’estuaire se trouve profondément modifié : du contrôle de la navigation de la Gironde tel que l’avait imaginé Vauban pour affirmer l’autorité du Roi de France, il va devenir un simple élément de la défense de l’embouchure de la Gironde.

Il est évident que cette nouvelle mission va avoir des répercussions importantes : désormais la place de Blaye va se trouver englobée dans le vaste système défensif imaginé par la commission de 1841 et son armement sera en cohérence avec les décisions prises, décisions qui vont être entérinées par des lois.

Dans un prochain article nous verrons comment cela s’est concrètement traduit pour notre citadelle.

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Le Napoléon.

Conçu par Dupuy de Lôme, le Napoléon sera le premier navire de guerre français à vapeur et avec propulsion à hélice. Mis en chantier en 1848, à l’eau en 1850 il sera armé en 1852. Jaugeant plus de 5000 tonnes, capable de naviguer à 13 nœuds (soit 25 km/h), c’était un bateau très réussi qui sera largement copié.


Notes

[1Les guerres maritimes de 1754 à 1778 concernent : la guerre de sept ans qui va se dérouler en Europe, aux Amériques, aux Indes et sur les mers, elle se termine par le traité de Paris en 1763, dans lequel la France cède à l’Angleterre la plus grande partie de son empire colonial, en particulier la Nouvelle-France (le Québec) ; l’expédition de Corse en 1769 à l’issue de laquelle la Corse devient définitivement française ; l’aide française aux Etats-Unis d’Amérique dans leur combat pour l’indépendance et qui va se terminer par une véritable guerre contre l’Angleterre. Le traité de Versailles de 1783 qui mettait fin à cette guerre, permettait au royaume de France de retrouver quelques-uns des territoires perdus 20 ans plus tôt.

[2On notera que les fortifications de la place de Blaye, qui assuraient la défense de l’embouchure de la Gironde, ont rempli leur rôle puisqu’en 1814, l’escadre commandée par l’amiral anglais Penrose n’osera pas franchir le verrou malgré la prise du fort Médoc. Il lui faudra monter une véritable opération combinée, terrestre et navale, contre la citadelle de Blaye pour faire sauter le verrou. Cette opération est relatée ici sur notre site : http://www.vieuxblaye.fr/spip.php?a...

[3En 1822, Ferdinand VII roi d’Espagne affronte une opposition libérale de plus en plus forte qui aboutit, après un soulèvement militaire, à la séquestration de la famille royale en juillet de la même année. Réunis à Vérone, les représentants des grandes puissances européennes décident d’une intervention pour rétablir le pouvoir du monarque et en confient l’exécution aux armées françaises. Celles-ci, sous la direction du duc d’Angoulême, neveu de Louis XVIII et fils du futur Charles X, ne rencontrent guère d’opposition et, au cours de l’année 1823, rendent à Ferdinand VII ses prérogatives de souverain absolu.

[4Le premier bateau à vapeur sera mis à l’eau à bordeaux en 1818 et ce type de navigation va rapidement se développer. A partir de mai 1824, une liaison régulière quotidienne entre Bordeaux, Blaye et Pauillac, aller et retour est établie.

[5Jean-de-Dieu SOULT est né le 29 mars 1769, à St Amans-la-Bastide, dans le Tarn. Issu d’une famille modeste et désargenté, il s’engage en 1785, à 16 ans, comme simple soldat. Nommé sergent après avoir porté le fusil pendant 6 ans, il accède à l’épaulette en 1792. Les guerres de la révolution lui permettent de gravir très rapidement les échelons et il accède au généralat en octobre 1794. En 1804, Napoléon le nomme maréchal et lui confie des commandements de plus en plus importants montrant ainsi qu’il est l’un de ses rares maréchaux capable de commander seul une armée. Contraint à l’exil après les 100 jours et la défaite de Waterloo, il est réintégré avec son grade en 1821. S’affichant fervent royaliste, il commence alors une seconde carrière dans les ministères qui le conduira de 1840 à 1847, au poste de président du Conseil. En 1847, Louis-Philippe le nomme "maréchal général de France", titre unique dans l’histoire de notre pays. Il décède le 26 novembre 1851, après avoir accumulé les plus grands honneurs. Au-delà de cette vie bien remplie, Jean-de-Dieu SOULT est un homme assez controversé. Si certains reproches qui lui sont fait par ses contemporains relèvent de la pure calomnie, comme par exemple son manque de courage physique, il semble bien que d’autres soient pleinement justifiés. On citera notamment son manque d’empathie envers ses subordonnés, sa vénalité qui le pousse à détourner de nombreuses richesses lors de la guerre d’Espagne et enfin sa propension à adopter le pouvoir en place en reniant le lendemain ce qu’il adulait la veille.



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